Chapter 10
«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»
A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une parole librement donnée.
Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie, où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y inscrivit le nom de Charles-Quint.
--Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.
--Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.
--Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement ainsi que je l'ai promis.
--Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai le vôtre à la place.
La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre 1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.
Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques; Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.
François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.
Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands d'Espagne.
En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un vain prétexte pour le retenir.
Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel côté allait venir le piége.
Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.
A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident, mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda et obtint sa grâce.
Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses vêtements furent déchirés.
Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à Paris devait avoir lieu le lendemain.
Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint _un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit Hercule de la hauteur d'un grand homme_.
Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts, mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le Rosso savait varier sa mise en scène.
Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait plus.
Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!
--Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.
L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!
François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.
Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency, dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.
Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il enviât à son frère de France.»
Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la favorite:
--Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.
Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il avait répondu:
--Si le conseil est bon il faut le suivre.
Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:
--Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.
Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à l'empereur.
Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.
A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.
Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:
--«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France, je m'endormirai tranquille.»
Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le _livre des fous_.
Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme. Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!
Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient tirer le roi de son marasme.
Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit tribunal dans le genre de l'inquisition.
Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute, il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.
Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet. Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:
Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre, A votre avis, lequel des deux tenait Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre, Maillard semblait homme que mort va prendre, Et Sembleçay fut le ferme vieillard Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre A Montfaucon le lieutenant Maillard.
Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite, fut bien vengé.
On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en donna.
--Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes, qu'on l'absolve.
Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.
Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.
Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau (1543).
La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»
Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée. Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.
Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé ce jeune prince si généreux et si brave:
A peine un poil blondelet, Nouvelet Autour de sa bouche tendre, A se friser commençait, Qu'il pensait De César être le gendre.
Jà, brave, se promettait Qu'il était Duc des lombardes campagnes Et qu'il verrait quelquefois Ses fils rois De l'Itale et des Espagnes. Mais la mort qui le tua Lui mua Son épouse en une pierre Et pour tout l'heur qu'il conçut Ne reçut Qu'à peine six pieds de terre.
Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et la France et ce roi qui l'avait tant aimée.
Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.
Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint à la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un historien du temps.
François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la misérable favorite.
Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.
Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.
Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles douleurs du malade.
Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant d'après il retombait brisé sur son lit.
Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa garde-malade.
La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.
Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit qu'il était perdu.
--Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.
Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.
Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort avait dû le dispenser du purgatoire.»
«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de docteurs se plaindre à la cour.
--«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa coutume.»
Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:
L'an mil cinq cent quarante sept François mourut à Rambouillet Du mal de Naples qu'il avait.
Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs étaient faits depuis longtemps.
Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet du logis favori de la duchesse.
«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de l'Hirondelle.
«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.
«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur enflammé, placé entre un _alpha_ et un _oméga_ pour dire probablement: _il brûlera toujours_.
«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom de la _Salamandre_; un chapelier fait la cuisine dans la chambre du _lever_ de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans son _petit salon de délices_, lorsque j'allai pour examiner les restes de ce palais.»
A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.
Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la religion réformée.
Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre autres.
Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut, celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.
Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier, qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.
Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,--car il ne faut pas l'oublier, elle avait un mari,--lui intenta un procès.
Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur, il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.
La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit Beyle, les étoiles qui filent?»
VI
LA BELLE FERRONNIÈRE
Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante, ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.
Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.