Les Corneilles

Chapter 8

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Madeleine, avec un gracile mouvement d'épaules, se pressait contre Jacques, balbutiait une syllabe tendre, à voix toute basse. Lui, dans son grand ravissement, son heure de récompense, plein de gratitude confuse, essayait de voir la jeune fille dans l'ombre, percevait la clarté faible du visage. Parfois, le nom d'une étoile coupait leur silence, ou bien une phrase de Jeanne et de Vacreuse leur arrivait en sourdine. Du cri d'un grillon, d'un court aboi de mollosse troublé, de la senteur d'herbes coupées s'entremêlant à l'encens des parterres, ils éprouvaient une joie ineffable.

Pourtant, à la longue, la causerie naissait, et c'était, en même temps que les astres, une idée d'Espace, une idée de Temps qui prédominait. Ils reculaient en arrière. Le château n'existait plus, mais à la place une Tour, noire et pesante, avec l'homme d'acier entrevu derrière les créneaux fauves, et sur la plaine, le serf, la maigre humanité de la glèbe, l'affreux travail, la récolte d'avance dévorée. Tremblant perpétuellement, son oeil mélancolique levé vers le gibet seigneurial, pas même consolé par l'agenouillement au temple avare de lumière et triste comme une caverne, l'esclave avait vécu cependant, avait lentement créé l'humanité héroïque de Valmy, d'Iéna et de Wagram... Ils reculaient plus loin encore: sur la vallée antique s'étalaient les huttes d'une peuplade aïeule et l'homme du Peulvaen, du Crombech, le pauvre ancêtre barbare circulait sous les ramilles, misérablement chassait, priait au rebord des grottes, apportait la pierre du souvenir sur le Tertre funéraire. Alors, comme maintenant, la Géométrie immuable des constellations vibrait dans l'abîme noir, et presque les mêmes astres. À peine, à la minuscule distance de quelques mille ans, un arc du cercle de précession était parcouru par l'aiguille axiale, à peine la Croix du Sud croulée derrière l'Équateur. Et Madeleine, sous l'angoisse de l'Immuable, soupirait craintivement, imaginait, au loin du beau jardin des Corneilles, les huttes disjointes, les bêtes rôdeuses, un chef celte, farouche, debout dans la nuit d'été, des yeux de flamme fixés sur la Chèvre ou Altaïr...

Ils se taisaient. Un exégète invisible traduisait la bible universelle. Leurs vies palpitaient l'une à côté de l'autre avec suavité. Leurs mains se trouvaient, se nouaient, le sang de jeunesse renouvelait perpétuellement leurs délices; tous leurs sens y participaient.

--Madeleine, murmurait Jacques après un silence, je doute!

--De quoi donc!

--Que tu m'aimes... et que nous sommes ici, et que cette terrasse, ce jardin, ces arbres qui chantent dans l'ombre, ce village endormi là-bas, Pégase là-haut, la petite lumière qui tremblote derrière les trembles, le grillon qui vibre... que tout cela existe, j'en doute!

--Et moi, dit Madeleine, je n'existe pas?

--Toi!... ô mon Dieu! penser que tu es là, que tu parles, que je vois la blancheur de ton visage... et que je tiens tes mains entre les miennes...

Il la pressait contre lui, contre sa poitrine tumultueuse, et elle, dans une naïve extase, lentement montait à ses lèvres, se sentait la douce humilité de l'esclavage féminin. Mais, mollement, un pas vibrait sur la terrasse, le cigare de Vacreuse se mouvait dans l'ombre.

--Eh! disait il... la nuit s'avance... où diable êtes-vous?

Ils se rapprochaient lentement. Jacques causait avec gravité, écouté avec plaisir par Jeanne et même par Vacreuse, et une lanterne bleuâtre était apportée, suspendue à un arbre, lançait une magie lumineuse dans l'ajour des feuilles, sur la façade du château, se perdait au jardin, de fleur en fleur, par ci par là rebondissante, absorbée enfin par les trous d'ombre, mangée par la nuit. Puis, les minutes finales coulaient, le jeune homme se levait tristement, partait, mais loin déjà, invisible dans l'opacité des campagnes, il se retournait encore pour regarder la cariatide adorée, claire devant le château, baignée d'un peu de fantasmagorie par la lanterne bleue.

--Viens donc, disait Jeanne à Madeleine... l'air fraîchit... Comme tu l'aimes!... Je l'envie.

Mais, au fond, Jeanne était séduite par le jeune homme, captée par sa fraîcheur de nature, sa grâce extérieure.

XXX

Debout, au début d'une trouée dans les géométries d'arbres du jardin français des Corneilles, se tenait une déité maigre, en harmonie douce avec les pénombres, et les jeunes gens aimaient cette frêle silhouette, par elle commençait leur quotidienne rôderie du matin. Une petite rousseur était sur la fourrure fraîche des massifs, et les fleurs, en quatre enclos, autour d'un bassin, pointillaient du rouge-vif, de léger blanc, peu de jaune, du bleu noyé. C'étaient les petits poils de l'agirate, les éponges pourpres, de vélin violet, de safran, de neige, des dahlias, l'ascension haute des trémières, la pauvreté des bégonias, la subite originalité d'une orchidée suspendue à une tresse d'arbre, face animale, gueule, vase, l'inévitable mais lumineux géranium, la chrysanthème étoile d'or, les menus yeux mauves de l'héliotrope, et la strophe des feuilles-fleurs, ce que créent d'agréable opulence l'Irésine et le Coleus sombrement rouges, le pyrèthre doré, la cinéraire maritime, sa vive découpure saupoudrée d'argent, l'ampleur des balisiers noirâtres, l'amaranthe tricolore, le gnaphale laineux, les glaives de l'agavé, puis la plébéienne, l'ancêtre, la mousse subitement jaillissante dans cette belle aristocratie des tisseuses de rayons.

Jacques, amoureusement, improvisait un bouquet, le posait d'une main tremblotante au corsage de Madeleine, et ils abandonnaient les parterres, glissaient par les allées d'arbres. Les vieux riviaux des chênes, les ormes, plus doux, s'enlaçaient en fortes arcades, faisaient une nuit de crypte romane, tandis que sous les peupliers d'Italie c'était une haute, frêle voûte ogivale. Les peupliers canadiens remuaient leurs petites ailes d'argent, frétillantes; la symétrie des folioles du frêne, sur les arcatures moëlleuses, agréait à côté de la gentille personnalité du cytise, son manteau tendre, fraîchement ajouré; et des saules blancs, nullement ragots, aux bords de fragmentaires pièces d'eau, miraient leurs frondaisons de lames aiguës, blanches aux coups de soleil en revers; et quelque saule de Babylone, édicule de haut art végétal, ses frêles, pleureux et pâles filaments touchant l'onde de leurs pointes, rasant les nénuphars, toute sa toison de douleur épandue sur un large périmètre, prenaient fortement le coeur, le pénétraient d'exquisité mélancolique.

Puis, en pente douce, des herbes s'étendaient, l'humble vulpin et le ray-grass, des rectangles frisottants avec des polissures fugitives, coupés de sentiers de sable, et un coin de jardin potager apparaissait, où, parmi les légumes, des cloches de melons brillaient comme des domuscules d'argent; des poireaux balançaient leurs sphéroïdes pleins de semences. Et toujours la promenade des jeunes gens aboutissait à un grand étang, près de la grille, devant le village.

Par un délicat travail de nuances, le firmament, gris-pâle au pourtour, bleuissait lentement jusqu'au zénith. La tour de l'église, teinte comme un camaïeu, émergeait derrière les toits ardoisés, à cheminées blanchâtres, du village. Trois îlots, en triangle, saillaient sur le tremblement léger de l'onde, et, parmi leur toison tendre d'arbustes, se profilaient quelques dures, sombres pyramides de conifères; un seul peuplier noir, tout frêle, élevait chaque ramille en verticale. À l'Orient, une pagode à toits retroussés, les arêtes recourbées comme des cimeterres, apparaissait par-dessus de basses têtes de frênes, entre des trembles sensitifs. Le ciel teintait l'étang de prismes saphirins, nués d'ambre vers les bords. Deux cygnes australiens voguaient en philosophes, leurs yeux rouges pareils à des rubis, leurs becs écarlates comme des gousses de poivre de Cayenne. Un canard suivait, qui, par instants, plongeait sa tête dans l'eau, relevait sa courte queue diaprée et les bouts lapis-lazuli de ses ailes, tandis que ses pattes orangées battaient mollement de bas en haut. Cols plus longs, les cygnes noirs plongeaient sans quitter l'horizontale, hérissant un peu leurs plumes, et leurs becs vermillonnés reparaissaient mâchant des herbes fluviatiles.

Jacques et Madeleine longeaient les bords à loisir, et au-delà d'un petit pont de poutres, ils passaient dans une chapelle de platanes. Là causait une fontaine. Un noir géant de bronze, l'air rustre, point féroce dans son excessive toison de barbe, de cheveux, les pectoraux renflés, les reins câblés, avec une peau de bête aux épaules dont passait la tête cornue, était là rêveur sur un roc, et deux marbres bien mièvres se tenaient plus loin, les pieds dévorés de lichen.

L'eau tombait frêlement, avec son bruit de soupireuse qui monotonise la pensée, croulait sur des marches en grès, par-dessus des paquets de mousse laineuse, emplissant un bassin décagone relié à l'étang, où filaient, à l'ombre, de fainéants cyprins. Les platanes étaient pâles dans le soleil, se rejoignaient en voussure de chrysolithe, au bout des troncs écorchés, tachetés de soufre. Hauts par-dessus la fontaine, deux fleuves, dévorés par la dent éternelle, penchaient des urnes ébréchées.

Les jeunes gens écoutaient là, ravis, le petit clapotis de clepsydre, et Jacques s'agenouillait une minute, posait de dévorants baisers sur les bras de Madeleine. Un trouble venait à leur regard, leurs coeurs grondaient.

--Viens! disait Jacques, effrayé du péril de la solitude trop ombreuse.

Ils partaient, allaient se reposer au petit kiosque japonais, devant la campagne d'août. Les grains étaient fauchés, des meules blondes s'édifiaient, et des tas fauves de foin. Près des rectangles hérissés d'éteules, trop secs, les prés captivaient fraîchement. Des volets se rabattaient dans la brasillante journée, des gramens se glissaient parmi les vernes des mares, et des vignes rougissaient sur l'arrière-plan déclive.

XXXI

Il leur arrivait de sortir des Corneilles. Leur promenade les portait fréquemment auprès d'une ferme où le travail n'avait pas la tristesse d'ailleurs. Un diable de laboureur, vif, toujours chantant à plein gosier, y besognait en famille, aidé de ses fils et de ses belles-filles. Et une des particularités du bonhomme était une ressemblance physique incroyable avec le roi Henri IV, dont il avait encore des traits de caractère, la bénévolence, la gaîté, la pertinacité sans faste. Toujours les jeunes gens faisaient une courte halte près de cette ferme, en admiraient l'ordonnance.

Les boeufs rouges, patiemment broutant, circulant, ou assis sous quelque pommier, levaient leur oeil de pensée lente, de lente digestion, pesamment bleuâtre, et à côté, vif, un étincelant poulain, animal de nerfs, s'ébrouait, rejetait, par pétulance, espièglerie, sa tête en arrière, grattait le sol de son joli sabot. Le mâtin, massif, sa langue rose dépassant ses babines, avait un autre regard que ces herbivores, des yeux graves et très beaux, disposés pour la vue d'ensemble, comme ceux de l'homme. Il flairait, aimait les jeunes gens, les recevait en seigneurie hospitalière. Souvent une chèvre projetait ses cornes au bord de l'ombre de l'étable, et sa prunelle lenticulaire, presque un trait dans le soleil, était bienheureuse d'un bonheur sec de grimpeuse de rochers. La gorge des pigeons se métamorphosait perpétuellement, et plus encore celle du coq, tandis que, impassibles, les poitrines bombées comme des cuirasses blanches, des pelotons d'oies s'avançaient par la prairie, cernées par les poules en maraude, et qu'un petit auvent abritait la gentillesse d'une couvée jaune, avec la mère maigre, ardente, enflammée de défiance, d'amour, déployant une bravoure colérique à la moindre approche, les ailes palpitantes, hérissées. Infatigable, dédaigneux de contemplation, le peuple abeille bruissait aux portes minuscules et innombrables des ruches, et toutes étaient de jolies vivantes roussâtres dans le soleil. D'autres insectes ramaient, et la bergeronnette vite volait au secours des graminivores, chassait, dévorait vaillamment les petits suceurs de sang.

Cependant, dans une incoercible gaîté, Henri IV et ses fils terminaient la rentrée des céréales, et le lourd chariot débordant de gerbes arrivait par périodes synchroniques à la ferme. En passant, dans sa casaque poudroyante, le paysan répondait allègrement au salut de Jacques, dans une belle attitude d'aise, virile, digne, et familière exactement au point.

--La terre m'a fait bonne mesure cette année! dit-il après les mots de prélude. J'ai quasi trois fois la consommation de la famille en céréales pour la prochaine année. Faudra vendre le surplus et ce n'est guère ma coutume.

--Vous ne faites pas de blé? demanda Jacques.

--Nenni. Voyez là-bas ces boeufs rouges... je les crois beaux. Je fais de bonne viande depuis que je vois le Nouveau-Monde nous dévorer la culture du froment... J'ai lieu de chanter, tout prospère!...

--Et vous chantez, dit Madeleine, à réjouir le coeur des passants!

--Dame, ma belle mam'zelle! Je suis pas malheureux! Le soleil et la pluie viennent à souhait, les étables sont pleines... voilà! mais ça ne me suffit pas pourtant, vous savez! J'ai encore un souhait, et, par exemple, un bien grand diable de souhait!

Henri IV jeta autour de l'horizon un coup d'oeil large, et, sur sa physionomie un peu railleuse, une grande douceur transsuda.

--Et ce souhait, on ne peut pas le connaître, sans doute? demanda Jacques.

Henri IV épia le jeune homme, embarrassé:

--Pardi... Quelque chose me plaît en vous... Sauf vot' respect, monsieur... Je vas donc vous le dire. Donc, moi, j'ai pas à crier contre la terre, ni contre les hommes: la terre n'est pas avare et les hommes nous laissent ces bons arpents... et c'est juste un bon lopin pour une famille... du travail pour le père et les fils... et des économies pour les mauvais jours. Enfin, un bon sort, faut dire. Mes belles-filles, mes petits-enfants, tous vivent en joie. Eh bien! c'est drôle, ça ne suffit pas tout à fait à mon coeur, monsieur... Ce que je voudrais, sous ce ciel qui s'étend si bleu en ce moment, et sur toute notre France, et même plus loin, c'est que tous les hommes en aient autant, tous ceux qui veulent bien travailler, s'entend. Vous me direz, et je le sais bien, le sol de France n'est pas assez grand pour donner ça à chaque famille. Mais je ne suis pas assez sot pour ne pas savoir que la terre n'est point tout, et qu'il y a d'autres richesses, comme dit le livre que je lis pendant les veillées d'hiver. Eh bien, alors? Croyez-vous qu'avec un peu d'entente, et sans colère, ça ne pourrait pas venir un jour. Dame, qu'il y ait des riches, je ne dis pas non, mais qu'il n'y ait pas de pauvres, monsieur, voilà à quoi je rêvasse après le travail, et surtout pendant le repos du dimanche... Ça serait si beau... tout ce monde qui chanterait!

Et Jacques restait surpris, extrêmement, de voir ce voeu de «poule au pot» jaillir des lèvres de ce paysan, de ce paysan qui, au physique ressemblait tellement au bonhomme roi qui disait à son Parlement: «Mes prédicateurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat. Et moi, avec jaquette grise, je vous donnerai les effets. Je n'ai qu'une jaquette grise; je suis gris par le dehors, mais tout doré au dedans.»

--Bénie soit votre famille! fit Jacques avec gravité en tendant la main au paysan.

--Vous en êtes donc... de mon idée? demanda Henri IV.

--De tout mon coeur!

--Ah!... il me semblait bien! Vos yeux chantent la bien venue au pauvre monde...

Les amoureux s'éloignent, tandis que déjà reprenait une strophe sonore du paysan, et ils causaient longtemps du rêve candide.

--Est-ce donc impossible? demandait Madeleine avec un gentil enthousiasme.

--Non, mais il faudra tant de siècles!

--C'est bien noir! soupira-t-elle.

--Bien noir.

Et leurs ombres, excessivement longues et toutes grêles, les précédaient sur la sérénité mi-crépusculaire des pâturages.

XXXII

À la longue, tandis que leurs personnalités s'harmonisaient, se confondaient davantage, l'Idylle devenait périlleuse. Déjà leur voeu d'amour tendait plus loin que la volupté confuse d'être ensemble et de se frôler, la voix éternelle les troublait, les faisait pâles, et deux événements intimes marquèrent profondément cet état la première fois, ce fut au bord du grand étang des Corneilles, un jour que des nimbus montaient sur le paysage, se massaient impétueusement dans le zénith. L'atmosphère se dilatait, de pénible respiration, et Madeleine vibrait électriquement.

C'était l'heure générique de l'orage. Dans la respiration basse d'une brise mourante, le paysage devint violet, la tourmente des nues créa une fièvre noire percée de blancs livides. L'étang reflétait les âpres tons du firmament; les arbres troubles attendaient dans les îles roussies où s'abattaient des ramiers émus, et les martinets quittèrent la tour de l'église. Puis, le ciel furieux se coupa de vents électriques, à trous dentelés, à nues grises, graduellement charbonnées, enfumées, bientôt fusionnées en grandes masses aux bordures de lumière tremblantes comme des ailes, et, enfin, un cyclone zénithal, des nébuleuses en spirales. L'air monta, subitement rare, forçant la respiration, et Madeleine nerveuse, haletante, charmée au fond, levait la tête, se serrait à Jacques. De grands lambeaux violâtres, figurant des forêts, des descentes de collines, des entassements de champs jaunes, cernèrent le cirque horizontal. Immobiles quelques minutes les arbres frémirent comme des vivants, de grands tourbillons emportèrent des feuilles, en ascensions hélicoïdales, puis les recouchèrent brutalement sur le sol. De brusques paix, des silences maladifs, des attentes où se condensaient les électricités énormes de cette journée, puis toute la nature luttante, tournante, prête à l'orage qui va bondir d'une nue à l'autre. Le premier éclair jaillit, bleuissant la Pagode, les rainures, l'eau boueuse; puis les décharges s'accumulèrent, baignant toute la coupe de splendeurs larges ébranlant formidablement les ondes sonores; puis les premières gouttes tombèrent, éparses.

--Mon Dieu! murmurait Madeleine.

Apeurée, elle se tapissait tout contre Jacques, et un petit tremblement relevait ses épaules, passait sur sa nuque délicate. Il la soutenait, disant quelques syllabes tendres, mais au soyeux contact de la vierge, peu à peu, il devenait tout pâle, lui-même frissonnait, respirait mal. Ses mots s'embarrassèrent, il regardait vaguement devant lui. Mais elle leva les yeux, vit le trouble de Jacques et se troubla. Dans les intermittences silencieuses ils entendaient leurs coeurs, et indomptablement leurs bouches se rencontrèrent. Puis, immobiles une minute, dominés, ils se sentaient sous un obscur vouloir qui dénouait leurs forces.

Mais la volonté leur revint, l'effroi du péril, leurs bras se desserrèrent, et ils baissaient la tête, la chair trop émue encore pour oser se regarder.

Une brise régulière courut, des flocons venus du sud se posèrent sous les masses grises du firmament. Puis, des sillons resplendissants, une crépitation bizarre, et une avalanche se roulait sur les herbes, une magnifique pluie blanche. Elle fut brève, les nimbus lacérés s'éparpillèrent en écumes, un océan de rayons s'abattit.

Avec sa peur passée, les yeux pleins du charme d'après pluie, Madeleine souriait à Jacques, et lui s'éloignait d'un pas, un instant contemplait la pose délicate de la jeune fille.

--Oh! que c'est aimable à toi d'être si jeune... d'être là debout... et de me laisser t'adorer!

Elle, embarrassée et rose, mordait sa lèvre, abaissait les fins rais de ses cils. Des plis vivaient doucement, variaient le discret clair-obscur de sa toilette, et au bas de la robe gris de nue, un filet merise courait en ondulations. Son pied s'avançait un peu, enceint de velours cramoisi, se découpait sous la cheville légère où un bas de soie mettait un treillis de soufre et d'ébène. En dessous, elle contemplait Jacques, ses grands yeux celtiques, sa belle tête pensive sous l'abondance des cheveux blonds, à son tour l'admirait, s'approchait de lui impétueusement, l'enveloppait du noir regard de son amour jaloux, et bégayait, en syllabes entrecoupées, le Cantique des Cantiques...

--Venez-nous en! dit-elle enfin. Il doit faire adorable marcher sur l'herbe humide. Puis, tu sais, les moindres choses ont pris de la grâce depuis que tu es au château.

La beauté d'un monticule les arrêta, planté de conifères. La sombre famille, presque rieuse après la pluie, presque gaie, mais d'une gaîté sage, philosophique, en contraste avec la vivacité étincelante de l'herbe, pleine d'irisements à la pointe des petits glaives verts, la sombre famille montait au long des plis lents du terrain. En sa majesté droite, pointant ses aiguilles sous les cocons déchirés des nues, un grand pin régnait à la cime, et il y avait des cèdres étendant longuement leurs mains plates; d'âpres lierres vêtissant de deuil un fût mort; des sapins immobiles dans un songe de septentrion; une jeune tribu de bouleaux, tremblants encore de l'orage, trempés, découvrant leurs torses délicats vêtus de soie blanche; une source éphémère dans un pli de l'herbe, pleurant bas, avec de petits soubresauts, frôlant deux houx leurs feuilles ourlées d'argent; des ifs de vie lente, lourde, taillés férocement par les jardiniers, et un cyprès, un cénobite colossal, noirement rêveur, devant qui reculaient les siècles.

Ils montèrent.

Leurs pas se répercutaient aux concavités déclives. Entre les fûts, la religieuse lumière ondulait. Ils levaient les yeux, vers le plafond d'un cèdre, et dans l'horizontalité des ramures de l'arbre noir, son rigide duvet cristallisé, il transsudait une lueur idéale. Elle blanchissait les vides légers de la trame, pénétrait en polygones bleuâtres par les meneaux, rasait, enveloppait les bras monstrueux, leur nudité râpeuse, leurs déroulements graves, puissants, solennels. Ravis par la splendeur silencieuse, par ce merveilleux coulement de clair-obscur, Jacques et Madeleine y percevaient comme un élargissement sacré de leur amour, et taciturnes, l'âme très douce, ils s'attardaient longtemps à cueillir une grappe de sensations, puis, bien lentement, avec au fond de leur mémoire un tableau robuste, un chef-d'oeuvre de l'Artiste inlassable, ils reprirent leur route au long des sentiers, las et l'âme surhaussée.

XXXIII

La seconde tentation survint au dehors des Corneilles. Ils s'étaient égarés. Quoiqu'ils se tinssent près des rideaux de peupliers, par les sentes encaissées, ils étaient pleins de poudre grise, arides, l'âme un peu stérilisée par la marche sur le sol blanc, suivis de la sèche rumeur des insectes, quand, entre les aulnes, ils aperçurent une mare. Entrés dans la pénombre, de suite leur âme eut la paix du monde des eaux, la muette fraîcheur d'Oannès.

Là, croissait la beauté abondante, sa ténuité, ses minuties. Le pinceau minuscule, d'heure en heure, y retouchait. Dans les petites chevelures, dans les toisons, sur les agames flottants, sur l'élégance des graminées, des salicaires, à toutes les courbes des végétaux, continuellement la grâce ruisselait, le ravissement de la lumière, l'indéfinie métamorphose. Dans le silence, toute voix diurne y était rare. Les jeunes gens firent quelques pas. L'eau clapota sous des bonds de grenouilles. Ils se trouvèrent sur un petit promontoire, entre deux saules. Devant eux, une ouverture dentelée laissait entrer des choses lointaines, excessivement lointaines. Alors, ils se tinrent immobiles, et, près d'une colline, dans la tremblante vie lumineuse, des boeufs, des chevaux, des hommes semblaient, à cause de la distance, glisser avec une lenteur dormeuse de rêve.