Chapter 6
Les témoins ordonnaient la première pause. Elle était nécessaire à Semaise. Les arcs de ses dégagés s'élargissaient, ses coups déviaient, perdaient leur concision. Les épées s'abaissèrent, l'oiseau sonna quelques notes encore à travers l'opéra végétal. Il s'échangea des paroles brèves. Semaise se massait le poignet délicatement, et la fureur de l'impuissance, un désir immense de tuer l'ennemi, mettaient sur sa figure lasse une expression de bandit.
Les témoins regardaient préférablement Jacques. Ils l'avaient vu, sans trouble, avec un air de bonté, se satisfaire de la parade, à peine feindre de courtes attaques. Maintenant, son épée légèrement fixée dans le sol, il gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune, incapable de haine. Alors, involontairement, toute sympathie fut pour lui, même les amis du viveur, au fond, souhaitaient la victoire de son adversaire.
Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le front, et son rêve, ne reposant plus sur la certitude de sa force, devenait un rêve de faible, un rêve de chance, un triomphe de loterie.
Mais la pause finissait; les frêles instruments de combat se relevaient obliquement, comme deux rayons blancs.
--Allons!
La musique grêle du métal recommençait, et aussi la voix de cuivre de l'oiseau. Immédiatement l'action s'éleva au maximum. Semaise, coërçant son expérience, la pliait à sa colère, développait toutes ses ressources. Son attaque échoua. Une pluie d'éclairs annihilait sa tactique et brusquement Jacques prit l'offensive. Alors, le viveur recula, mené d'une pointe terrible, jusqu'à un tronc brisé, une sorte de cippe végétal, où Jacques parut une seconde le tenir à merci. Mais les épées se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et tous savaient que Jacques avait fait grâce à l'autre.
Quatre fois cette bataille reprit, la charge impétueuse du Celte, l'écrasement de Semaise contre la lisière du triangle, et chaque fois la pointe victorieuse s'écartait.
--Nom de Dieu! grommela un des officiers.
La poitrine gonflée, tous frissonnaient, dans le saisissement de cette forte scène, dans l'admiration d'une belle lutte, et de nouveau l'homme civilisé s'immergeait en eux sous l'instinct des brutes.
Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:
--Halte!
Les épées retombèrent. Au loin, un ramier roucoulait, accompagnait en sourdine la basse forestière. Maintenant Semaise, appuyé contre le cippe, loin du groupe, tout en sueur, le souffle caverneux, béant, montrait une figure de décadence. Il avait senti l'haleine de la force, d'une force immense, aussi indomptable pour lui que la colère de l'ouragan; il en gardait l'épouvante et l'humiliation. Il avait compris aussi la pitié de l'adversaire, la mansuétude d'un être supérieur, quatre fois avait vu se relever l'arme de mort. Où donc la puissance qu'il croyait posséder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur de sa face, n'osait plus lever ses paupières, et sa fureur de vaincu devenait tout son être, toute sa vie, lui faisait une conscience de brigand, où toujours revenait la pensée d'une trahison, d'une adroite infamie, qui lui livrât cette vie qui avait fait grâce à la sienne. Et il murmurait entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint devant Metz:
--La fortune n'aime pas les barbes grises!
Jacques n'était pas très las. Sa jeunesse gardait l'aise à sa poitrine, la force à son poignet. Il regardait devant lui, un peu surpris. Les sous-bois envoyaient une voix paisible, le frémissement des feuillages où courait la consonnance du ramier, la flûte aiguë de quelques oisillons. L'être intime de Jacques avait la sérénité de la forêt, son calme et son ampleur. Il n'appréhendait plus ni de tuer ni de mourir, il se sentait plein de patience et de force.
Mais comme il détournait le front, il rencontra la silhouette du viveur. Et la vue de l'adversaire pâle, courbaturé, de son profil de bandit vindicatif, lui prit tristement le coeur, le fit souffrir d'avoir tant humilié un homme.
Semaise, cependant, s'était replacé au champ du combat. Il attendait le signal, d'un air d'opiniâtreté. Et Jacques se plaça devant lui avec mélancolie.
--Allons!
Au ferraillement clair, l'oiseau ne répondait plus, il voguait par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux du ciel. La reprise était molle. Tous deux hésitaient. Jacques n'attaquait pas, laissait venir les coups, ripostait sans rudesse, et un vague espoir revenait à l'âme de Semaise.
Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon, mettant une étoupe blanche sur le soleil, et la lumière sourdait en diffusion calme, se couchait sur le val avec une douceur de lumière tamisée à l'albâtre. Soudain, le viveur, après une faible offensive, marcha vivement en retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'était métamorphosée, moins souple, un peu étrange. Les témoins ne comprirent pas de suite, puis, un des officiers crut devoir protester:
--Laissez, dit Jacques.
Semaise venait de prendre son épée de la gauche, s'escrimait ainsi avec bizarrerie mais adroitement. Sentant Jacques désorienté, il bondit en charge, et deux secondes mena la bataille. Mais bientôt, pressé de l'impétuosité du Celte, il était ramené, il allait s'acculer encore contre la lisière, quand on le vit faire crochet, sauter à gauche agilement. Alors, immobile, dans une attitude de fataliste, il attendit. Mais Jacques ne le rejoignit pas. Il avait baissé l'épée, il fit le premier pas pour rejoindre le terrain de la lutte.
Des choses noires roulèrent au cerveau de Semaise, toute la condensation souffrante de sa défaite, et les sourcils très bas, très proches, lui aussi abaissa l'arme. Il précéda Jacques, un peu en biais. Une de ses lèvres était saignante. Il tanguait. Une houle remua ses tempes. Et brusquement, en brute, le malheureux se déshonora. Sa pointe relevée, projetée en foudre, sembla devoir percer obliquement Jacques. Les témoins poussèrent une clameur furieuse.
Mais l'épée du Celte, incroyablement rapide, en retard pourtant, se redressa, horizontale, perpendiculaire au poignet, et l'attaque avorta en simple déchirure à la base du cou. Troublé, à la merci cette fois d'un instinct, Jacques à son tour poussa l'épée, la plongea dans la mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret, horreur, recula; et il baissait le front tandis que le viveur oscillait, tombait, un genou en terre. Tous, alors, le docteur Gervasy, les témoins, se pressèrent autour de Jacques, laissant Semaise sans secours, et le praticien, après un examen rapide déclara:
--Ce n'est rien! Deux millimètres sous la peau... non, rien!
--Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant son rival.
--Un monsieur, ce cochon-là! grondait un officier.
Cependant, Semaise venait d'abandonner son épée, croulait, étayé sur ses mains, et des bouillons de sang coulaient sur sa chemise, ruisselaient au travers. Alors, le docteur l'assit, mit à nu le torse, et lentement analysait, sondait la plaie fine et profonde, l'étanchait d'un geste doux.
Comme Jacques le questionnait, il murmura:
--Ce n'est guère... oblique... les organes saufs... mais la guérison ne sera pas prompte...
--Crânement mérité! chuchota un témoin de Jacques.
Le sang fluait; une syncope se déclara. Le docteur posait un appareil provisoire.
Alors Jacques, plein de remords, humble:
--Messieurs... n'est-ce pas? Vous serez généreux!... Tout le monde hors nous ignorera l'aventure...
Les officiers hésitaient. Jacques leur prit à chacun la main:
--Sur votre honneur?
--Soit! fit le plus colère. Pour vous faire plaisir. Mais vrai, vous êtes trop bon. Ça ne vous réussira pas toujours. Le monde est canaille.
Tous, cependant, aidèrent à transporter le blessé. Après quelques minutes on atteignit une grand'route. Les deux voitures amenées par Semaise et Jacques y stationnaient; et le vaincu, ayant été hissé dans la meilleure, on partit lentement. À l'orée du bois, les deux groupes se séparèrent.
XXII
Le lendemain de l'aventure du bois des Clares, le docteur Gervasy se présentait aux _Corneilles_, porteur d'une lettre de Semaise. Le docteur, homme dénué de politique mondaine, remit cette lettre sans introduction, et la surprise des Vacreuse fut immense en la parcourant. Elle annonçait le renoncement du viveur à la main de Madeleine, insistait sur le caractère irrévocable de cette décision, parlait de déshonneur, de tare, en phrases concises, d'une manière ambiguë. Un événement aussi considérable surexcitait Jeanne et déconcertait Vacreuse. La lèvre colère, elle lisait, relisait, finissait par s'écrier:
--Qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi Semaise ne vient-il pas lui-même?
--Madame, fit Gervasy... C'est un cas de force majeure... Monsieur de Semaise est blessé.
--On écrit clairement, au moins... Comment veut-on que je comprenne cette lettre?
--Semaise a donc été blessé? demanda doucement Vacreuse.
--Oui, d'un coup d'épée... il s'est battu, riposta le docteur.
--Bon! grommela Jeanne avec un haussement d'épaules... duel, déshonneur, tare... un roman enfin! Du moins, Monsieur, ne vous a-t-il pas confié quelque message verbal... une explication un peu moins confuse que sa charade?
--Madame, répondit le docteur avec gravité, Monsieur de Semaise m'a chargé, en effet, de compléter sa lettre de vive voix, et si vous voulez bien m'écouter...
Il réfléchit une minute, avec le souci de mettre ses phrases en ordre, et de l'ongle de son pouce, il faisait distraitement vibrer celui de son médius. Jeanne, impatiente, attendait, tandis que Vacreuse s'amusait d'une petite tribu de mouches voletant au plafond ou broutant des pâtures invisibles.
--Ma mission, reprit enfin Gervasy, est, d'abord, de vous confier que Monsieur de Semaise a effectivement commis une action indélicate, et qui le rend peu digne d'épouser Mademoiselle votre fille... Secondement, de vous dire que des mesures sont prises dès à présent pour que la rupture des fiançailles soit ébruitée de manière à convaincre tout le monde que c'est vous qui l'avez voulue... que vous avez décliné l'alliance de Monsieur de Semaise. Afin de renforcer encore cette conviction, Monsieur de Semaise se propose de voyager en pays étranger pendant plusieurs années et ses premières lettres, destinées à la demi-publicité des salons, exprimeront les regrets... regrets d'ailleurs très sincères... qu'il éprouve du renversement de ses espérances...
Le docteur s'arrêta, content de la tournure de cette petite harangue, et recommença de faire vibrer l'ongle de son médius. Jeanne, moins nerveuse, comprenant qu'une circonstance extraordinaire avait pu seule déterminer la résolution du viveur, disait cependant:
--Enfin, c'est donc bien grave, cette aventure qui nous enlève Semaise?
--Madame, répondit le docteur avec une nuance de majesté... c'est assez grave pour que tout homme d'honneur approuve sans réserve la décision prise... et il y a d'ailleurs une cause intime... aggravante... qui exigeait rigoureusement que Monsieur de Semaise renonçât à épouser Mademoiselle votre fille...
Monsieur Gervasy s'interrompit, rougit légèrement, puis ajouta:
--Je n'aurais pas, en somme, accepté d'être le mandataire de Monsieur de Semaise si ma conscience ne m'y avait forcé impérieusement... car je ne me sens aucune disposition naturelle pour cette espèce de mission...
Il s'arrêta de nouveau, timide, ne trouvant pas le tour exact, la phrase correcte, pondérée, délicate qu'il aurait fallu pour terminer, et avec un sourire embarrassé, naïf:
--Mais nous sommes tous le jouet des circonstances!...
--C'est bien vrai! murmura Vacreuse par bienveillance.
--Alors, demanda Jeanne, c'est tout ce que Semaise vous a prié de nous dire?
--Mon Dieu! Madame, répliqua le docteur... il aurait bien voulu me charger d'un plus gros bagage... mais je m'y suis refusé... je n'ai voulu accepter que le strict nécessaire... ne me sentant ni la capacité ni surtout la volonté de prendre au delà!... C'est regrettable pour vous peut-être... mais mettez-vous à ma place... vous comprendrez que je ne pouvais agir autrement!
--Parfaitement! répondit Jeanne d'un ton froid. Il nous reste, Monsieur, à vous remercier d'avoir bien voulu servir d'intermédiaire en cette pénible circonstance.
Puis, se tournant vers Vacreuse, avec un air de déférence, elle ajouta:
--Devant les motifs mystérieux, mais graves, qui sont invoqués pour la rupture des fiançailles... il est clair que nous ne pouvons que donner notre adhésion pleine et entière... Vous pouvez d'ailleurs affirmer à Monsieur de Semaise, et je pense qu'il en a toujours été persuadé, que pas une seule parole compromettante ne sera dite par nous contre sa personne... Pourtant nous prenons acte de l'engagement pris par lui, de persuader au monde que le refus n'émane que de nous... et nous agirons en conséquence.
Le docteur s'inclina, heureux d'avoir terminé, sans anicroche, son ambassade. Quand Vacreuse et Jeanne se retrouvèrent seuls, il y eut deux minutes de silence, elle ténébreuse, lui nerveux, un peu apeuré, comme à toutes les tempêtes de son intimité.
--Et ça ne vous fait pas plus que ça! cria Jeanne enfin, furieuse de l'attitude recroquevillée de son mari.
--Moi!... ma chère, mais ça m'écrase!
--On ne le dirait guère!... Ah! décidément ces aventures-là n'arrivent qu'à moi!
--Oh! fit craintivement Vacreuse... ça, vraiment, Jeanne!... C'est justement à toi seule que ces sortes de choses n'arrivent jamais!
XXIII
L'après-midi de ce même jour, Vacreuse étant dehors, Jeanne se tenait solitaire dans son cabinet de travail. Son désappointement persistait, son ennui dur d'ambitieuse et d'opiniâtre déçue, et elle murmurait, par intervalles, des paroles de colère. En ce moment, un domestique entra lui remettre la carte d'un visiteur. Elle regarda vaguement le petit rectangle blanc, indifférente. Mais brusquement, elle tressauta, et, après de l'hésitation, d'un mouvement vif:
--Introduisez ce monsieur!
Puis, tandis que le domestique sortait, elle relisait le nom imprimé sur la carte, avec, peut-être, plus de surprise encore que dans le premier moment, et, avec sa moue carrée, elle grommelait:
--Jacques Laforge!... Jacques Laforge!
Et, l'aventure du matin s'entremêlant au petit mystère de cette visite, elle liait des événements lointains, des idées hétérogènes, lorsque, lente, la portière se souleva et Jacques parut. Elle l'observa avec attention, sans parvenir à reconnaître en lui le souvenir qu'elle avait du petit garçon de Pierre Laforge. Lui, dans la beauté de Jeanne, à peine en désuétude, cette noire beauté de Proserpine, retrouvait Madeleine, la regardait gravement.
--Monsieur, fit-elle, rêche, d'un air de malveillance, il me reste un doute: vous êtes bien, n'est-ce pas, le fils de Monsieur Pierre Laforge?
--Oui, Madame.
--Excusez-moi, le hasard a oublié de nous mettre en présence depuis quatre ou cinq années et, à votre âge on change vite: je ne vous aurais pas reconnu.
Au léger sarcasme du ton, il rougissait, et ses yeux se fixaient sur les yeux ibériens de Jeanne. Elle perçut tant de sincérité dans ce regard--et une certaine admiration qui, malgré tout, berçait sa féminéité--qu'elle se sentait mollir. Elle murmura:
--J'imagine qu'une chose grave a pu seule vous amener aux Corneilles.
--Une chose très grave, en effet...
Et il ajouta, presque à voix basse, craintif:
--Aussi grave, pour moi, que l'existence de l'univers.
--Ah! fit-elle.
Elle faisait des hypothèses, surprise à l'extrême. Qu'est-ce donc qu'un Laforge pouvait venir demander chez les Vacreuse? Et l'idée lui vint naturellement d'une catastrophe, de quelque péripétie où le sort la faisait arbitre, mettait à ses pieds l'orgueil de l'ennemi.
Elle baissa le menton, s'imagina bonne princesse, accueillant avec mansuétude le vaincu; puis, irritée de sa bêtise, elle reprit:
--Vous ne venez pas au nom de votre père?
Jacques perçut, dans la voix âpre, la haine contre sa race, devint pâle, avec un éveil de révolte, mais se raidissant:
--Je viens pour moi seulement!
Maintenant elle avait les tempes roses d'un peu de pudeur mécontente d'avoir laissé jaillir sa rancune devant ce jeune homme. Lui reprenait avec une énergie paisible:
--J'ai toujours, Madame, détesté les rancunes de nos familles... dès l'enfance j'avais l'instinct de leur injustice et de leur inanité... et tenez, il me serait impossible de vous haïr, maintenant surtout--bien plutôt est-ce une véritable sympathie que j'éprouve...
Elle haussait d'abord les épaules impérieusement, puis, par degrés, la parole de Jacques la captait, l'engourdissait. En même temps, elle s'étonnait davantage, renonçait à deviner pourquoi ce jeune homme était là, demandait avec presque de la bonté:
--Enfin, Monsieur, tout cela ne me dit pas le but de votre visite?
--Madame, c'est tellement grave cette démarche... à peine si j'ose!
--Il faudra pourtant bien! fit-elle en souriant.
Alors lui, d'une voix chevrotante, le geste humble, tout bas:
--Je viens vous demander votre fille!
--Madeleine! cria Jeanne.
Et elle ne comprenait pas pourquoi la surprise n'était pas plus profonde, elle échouait à être rude, malgré elle ne pouvait trouver absurde que ce beau jeune homme osât prétendre à Madeleine.
--Mais savez-vous que c'est fou, cria-t-elle enfin.
--Je le sais, dit Jacques.
--Vous ne connaissez seulement pas Madeleine.
--Je l'aime!
--Et elle?... Vous lui êtes complètement inconnu.
--Je vous demande pardon, mais je crois...
Il s'arrêta, les cils abaissés, avec un tressaillement d'angoisse.
--Voyons, dit-elle... Vous ne voulez pas dire que vous avez parlé à Madeleine?
--Si.
--C'est un roman alors?
Et brusquement la bienveillance de Mme Vacreuse s'évanouit, son regard de colère tomba sur le jeune homme, tout noir et méprisant. La multitude des conjectures recirculait dans sa tête, de confuses corrélations entre la lettre de Semaise et l'arrivée de Jacques. En même temps, elle se sentait humiliée que Madeleine eût pu parler au jeune homme et le lui eût caché. Tout cela cahoté, inharmonique, singulièrement troublant.
--Oui, un vrai roman! reprit-elle brutalement. Une histoire désagréable...
Alors Jacques, à cette minute si décisive, reconquit sa pertinacité des jours de travail et de guerre, et son regard large, sincère, se plongeait dans celui de Jeanne, malgré elle l'émouvait, la faisait plus souple. Il dit avec tranquillité:
--N'est-il pas préférable que je vous explique?
--Oui, dit-elle.
Il commença lentement, et son air de belle vaillance peu à peu harmonisait les nerfs de Jeanne. Il dit l'éveil, l'éclosion douloureuse, les longues luttes dans le vide, dans la nuit, la mélancolie des espérances fanées, l'impraticabilité de tout travail, la mort de la volonté, l'antique drame du printemps humain compliqué de la haine des familles, les interminables rôderies d'un être vaincu, amolli, ballottant dans le tumulte des rues. Puis, comment la force indomptable l'amenait autour des Corneilles, ses contemplations nocturnes quand toutes les fenêtres du château étaient noires, que Madeleine s'accoudait solitairement, regardait tomber le croissant rouge dans l'occident, et comme il se sentait débile, écrasé du vaste ciel, si près et si loin de la jeune fille. Enfin, un soir, l'audace du désespoir était venue, il avait osé... il avait fait vibrer dans les ténèbres l'humble plainte de son amour. Mon Dieu! il n'osait rien rêver, il ne voyait se lever aucune consolation dans le futur. Et jamais, peut-être, ils n'auraient échangé une parole, si Semaise...
--Ah! cria Jeanne, Semaise y a donc été mêlé!
Colère à peine, fémininement émue du récit de Jacques, elle y goûtait une pause de saine humanité, toute surprise de la pureté de cette confession, de la rareté exquise de sa candeur. Il continuait, disait l'arrivée de Semaise, la dispute, puis s'arrêtait.
--Et quand avez-vous vu Madeleine? demanda Mme Vacreuse.
--Cette même nuit.
Elle le toisa, altière, avec solennité. Elle comprenait qu'on pût l'aimer mieux que Semaise, et sous le glacement de son front, elle laissait errer cette pensée qu'avec lui Madeleine serait heureuse. Mais une révolte grondait dans toute sa personne, la crainte que ce ne fût pour elle une défaite et aussi la jalousie d'avoir été sevrée de la confidence de sa fille. Puis, son indestructible haine bouillonna, une rage d'avoir vu écarter le fiancé choisi par elle. Et les mâchoires denses, les sourcils rabattus, elle réfléchissait:
--Que vous a dit Madeleine? demanda-t-elle.
--Il m'est impossible de répéter cela, Madame.
--Bien! fit-elle avec un geste de dure approbation.
Et sa pensée retournait le problème, s'ébahissait des complications excentriques de la réalité. Puis, une face nouvelle apparut: si Pierre cédait, si de l'anomalie même de l'aventure pouvait jaillir un triomphe? L'autre devait adorer un tel fils! Et les mâchoires de Mme Vacreuse s'écartèrent, un maigre sourire évolua sur ses lèvres, tandis qu'elle reprenait:
--Tout cela est extraordinaire... très irritant... le bouleversement de nos projets... des choses longuement combinées et sur lesquelles nous comptions. Puis, je déteste en principe les aventures qui ne vont pas au grand jour. Mon Dieu! Je sais bien... vous direz que vous n'aviez pas le choix. Et puis, quelle diable d'idée à vous d'aller justement aimer Madeleine... Et vous vous êtes battu avec Semaise?
--Oui.
--Et vous l'avez blessé?
--Nous avons été atteints l'un et l'autre.
--Mais lui plus que vous, n'est-ce pas?
Il rougit. Jeanne, d'instinct, se sentait heureuse que Jacques eût eu l'avantage, un bonheur enfantin, antiraisonnable, dont elle s'indignait. Elle se leva, et droite, pâle dans ses vêtements noirs, l'accent monotone:
--Je réfléchirai... et c'est beaucoup accorder au fils de Pierre Laforge. J'ai besoin d'interroger Madeleine et de parler à mon mari. À la vérité, je suis un juge prévenu contre vous, et je tiens à vous dire qu'il n'est pas probable que je cède. Pourtant, je ferai un effort. Si c'est non, je vous écrirai; notre refus serait irrévocable, et toute démarche ultérieure inutile. Si je n'envoie pas de lettre, revenez ici dans trois jours, à la même heure qu'aujourd'hui, j'aurai des conditions à vous imposer.
Il la sentait toute de volonté, invincible, et il observait les tempes dures entre lesquelles allait se décider le procès de sa vie et de sa mort. Et sa propre volonté, son énergie persévérante de nature noble, trop doublée d'intelligence pour se parer de contours violents, se rebellait, se préparait à la bataille. Un court silence s'abattit, durant lequel l'Ibérienne et le Celte se regardaient, puis Jacques s'inclina, avec un sourire très doux:
--Madame, dit-il, je remets ma destinée entre vos mains. Vous pouvez la faire toute haute si cela vous plaît ainsi. Vous pouvez aussi la faire plus triste que le sépulcre. Souvenez-vous seulement que je suis sans haine et tout prêt à vous aimer comme un fils.
Et se baissant, posant sa bouche sur la main de Jeanne, avec un soupir il s'éloigna. Cette sombre Jeanne, singulièrement trouble, restait pensive, l'âme dégelée, ses deux yeux de haine envahis d'une mélancolie de mansuétude.
--M'a-t-il vaincue? murmura-t-elle.
Elle passait silencieusement à travers les appartements, trouvait très charmante la coulée du soleil sur la majesté du jardin, entre le dense tremblement des chênes, et avant de faire venir Madeleine elle s'immobilisa devant une fenêtre, le frond chaud rafraîchi au vitrage, rêvant à une existence moins âpre que la sienne, à des jours de pardon, des intimités profondes, sans angles, sans violences. N'avait-elle pas trop été la sentinelle misérable d'une guerre aride, inutile et sans gloire?
XXIV
Madeleine arrivait craintive, toute pâle, ayant surpris la sortie de Jacques des Corneilles. Jeanne tendait son visage, essayait le froncement des jours d'orage. Mais un irrésistible sourire, comme une vibration du soleil de l'âme, flottait autour de ses paupières.
--Suivez-moi au jardin. Je suis lasse d'être emprisonnée ici.
Et sur le perron, la voix grondeuse:
--J'ai à vous parler sérieusement!