Chapter 5
Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait en pandiculations, ricanait devant les paillons solaires coulant sur la vallée, allumait un cigare.
--Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.
Elle s'en allait, sous le petit dôme éblouissant d'une ombrelle, dans une robe de couleur sombre, délicieuse statue moderne, finement ciselée. Le jeune homme, abaissant ses bras, fermant sa bouche baîllante, de son oeil d'ennui la suivait, peu à peu se récréait au mouvement d'harmonie féminine, aux ondes attrayantes de la soie, et un brin d'ivresse vernale secouait l'atrophie de son coeur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rêves lourds, tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupçons étaient justes! C'était bien l'antique histoire. Il ne fallait rien grossir, pourtant. Deux nuits n'avait-il pas épié, avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les départs discrets de Jacques? Oui, mais comme elle écoutait, si tard! Et elle restait à rêver, et, les matins, elle était lasse!
--Bah! puisqu'ils ne se sont pas parlé!
Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait. C'était une puérilité. Attentif, désormais, il saurait écarter toute ombre. Une bonne saignée coucherait l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se souviendrait guère; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le vide de cette absence, lui, Semaise, se substituerait, conquerrait. Alors, avec un sourire:
--Si j'allais déjà faire un brin de bucolique?
Il secoua les coudes, avec un souffle dénigreur, se replongea en arrière.
--À quoi bon?
Et, répétant: «À quoi bon?», il se leva, descendit.
Sur le perron, il hésita. Tout autour de Madeleine, dans la roseraie, d'éclatantes buveuses de lumière, de pétillantes corolles serrées dans le corselet d'émeraude, un monde de folioles, des arbustes flottant sur le bleu, lui faisaient un plan de fraîcheur, de divinité, de pénétrante vibration.
Justement, elle aperçut Semaise, vint à lui. Ils se rencontrèrent sous un marronnier à ronde feuillaison, dense, encore tout humide de la nuit. La peau de Madeleine, dans l'ombre fraîche, se décorait de quelques menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait fermé son ombrelle, elle s'appuyait légèrement contre le tronc noir du bel arbre. Elle levait sur Semaise ses grands yeux un peu las. Lui, animé à ce regard, tendait le cou, respirait vite, plissait ses lèvres. La voyant rougir, il se détourna une minute. Tout son appétit sensuel lui revenait, ce que la présence d'une femme fine éveillait en lui aux années où ses nerfs étaient neufs encore. Sa moustache tremblait aux palpitations de sa lèvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur amoureux du jardin.
Elle ne mouvait pas, posée sur les racines de l'arbre et sa pantoufle, soulevant un pli de sa robe, soufflait le désir dans les veines usées du jeune homme.
Il daignait la trouver en beauté. Tout en paraissant attentif au grand horizon, aux arbres trempés dans un ruissellement de chaleur, à l'énorme nappe blonde des blés tout tressaillants aux légers souffles de l'horizon clair, il ne voyait que Madeleine. L'oeil oblique, sa prunelle morne de gypaëte, les mâchoires détendues, il se délectait de la jupe ondulante selon les jolies lignes de la statue d'adolescence, observait le faible sinus du corsage, la grâce du profil, la pesanteur des cheveux sur la nuque, des plis de grisaille un peu serrés autour des jambes de la vierge.
Cependant, hésitante, balbutiante, elle dit:
--Je vous cherchais!
--Vous me cherchiez?
Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque niaiserie au sucre.
--Oui, reprit-elle. J'ai à vous parler de choses sérieuses.
Son ton étonna Semaise. Il lui semblait y lire une volonté, ferme, et dont il avait peur confusément. Cependant, avec un sourire, et prenant la main de la jeune fille:
--Voyons! répondit-il.
Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant avec force:
--Je me suis aperçue, depuis quelques jours, dit-elle, que la vie est un peu moins simple que je ne l'avais imaginé. Des choses que je croyais faciles à accomplir me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a semblé surtout qu'on avait abusé de mon inexpérience.
Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop grave, toute droite et pudique, une chose aiguë lui piquait la chair, il avait un haussement inquiet des omoplates. Tous ses soupçons revenaient, grandissaient.
--Pour inexpérimentée que je puisse être, dit-elle, je veux une existence claire, sans aucun remords. C'est ce qui m'amène ce matin, après des hésitations de plusieurs jours.
Elle s'arrêta devant les yeux hyalins du viveur, la froide colère de sa face. Mais, intrépide:
--Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse être votre femme. J'en remplirais les devoirs avec douleur, et je vous détesterais. Il est très vrai que j'ai de la sympathie pour vous, mais une sympathie paisible. Nous serions misérables ensemble. Je me reprends donc et je pense que vous me rendrez une promesse faite par ignorance uniquement.
--Votre petit discours est charmant! fit-il.
Puis, avec férocité, il lui fit subir l'insolence de son regard, une moqueuse analyse qui la parcourait lentement des pieds à la tête:
--Ces fillettes! murmura-t-il avec mépris.
Elle attendait, simple, dans une majesté gracieuse qui irritait l'autre davantage. Il l'aurait mordue, sentait en lui grandir la cruauté des déchus:
--Dites donc, reprit-il, est-ce sérieusement que vous me contez ces balivernes?
Elle haussa légèrement les épaules. Elle ne le plaignait pas beaucoup, dans la certitude qu'il ne l'aimait guère plus qu'un animal domestique.
--Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus contente. Il a fallu introduire l'oiseau bleu! Défiez-vous, Mademoiselle, les oiseaux bleus sont des scélérats.
Elle devenait très rouge, confuse et colère d'entendre ce mièvre désabusé railler sa large tendresse. Plus dur encore, il mordait ses syllabes:
--Oh! nous connaissons le drôle! Tout jeune, hein? tout blond... quelque peu apôtre. Et quelle musique au clair de lune!
Et quittant la moquerie:
--L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!
--Que vous importe à vous, dit-elle. Faut-il m'insulter avant d'agir en honnête homme? En déclarant ne jamais pouvoir vous aimer en épouse, je suis simplement loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement pour rompre... ma promesse a été surprise... pourtant, j'aurais du remords si je ne vous suppliais pas d'abord de me délier...
--Je le refuse! cria-t-il.
--Pourquoi?
--Parce que.
--La réponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma conscience. Adieu.
Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un geste quasi brutal, il atteignit l'épaule de la jeune fille. Il avait envie de la secouer, la serrait sans ménagement.
--Vous êtes bête! gronda-t-il. Vous jonglez avec des citrouilles et elles vous retomberont sur le nez. Voyons, est-ce que vous espérez vaincre votre père et votre mère? Est-ce que vous allez enterrer toute leur colère sous votre amourette? Généralement on vous voit du bon sens. Car elle ne rime à rien, votre aventure. Elle est niaise. Qu'est-ce qu'on dirait si l'on voyait vos fiançailles rompues? Pour tous nos amis nous sommes autant que mariés. Ça serait du clabaudage pour six mois. Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que vous aurez jamais le consentement de personne? Chère enfant, si l'on avait commandé les symboles de l'opiniâtreté au grand Faiseur, il aurait fabriqué Mme Vacreuse et Pierre Laforge. La déroute est certaine. Et quant à l'autre, au violoneux, c'est un animal gothique... Voyons, ne tentez pas cette lutte absurde. Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'être heureuse avec moi. Au fond, je suis un excellent apôtre, plein d'indulgence. Nous vivrions paisibles, vous seriez très libre, très obéie... tandis que ces godelureaux, neufs comme un costume de marié, n'ont aucune souplesse. Tous despotes... Dans votre destinée, je représente en ce moment le bon sens, et le bon sens, c'est le pain quotidien du bonheur.
Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:
--Que diable! vous avez été étonnée de ma colère. Vous étiez féroce. Au fond, voyez-vous, je vous aime beaucoup, moi...
Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstinée, et l'interrompant:
--Sincèrement, m'aimez-vous beaucoup plus que votre cheval Barbe-Bleue?
Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'épaisseur de son égoïsme, fugacement, et revenant à l'irritation:
--Il faut être raisonnable! dit-il rudement.
--Mais je m'efforce beaucoup de l'être. Et je trouve infiniment absurde qu'au lieu de ce que j'ai légitimement droit d'exiger de l'amour, j'irais me contenter de ce que vous appelez le bon sens de ma destinée. C'est ce que j'en nommerais plutôt la folie. Tant jeune que je puisse être, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je ne vois pas pourquoi l'on sacrifierait la partie la plus belle de cette vie à des considérations malhonnêtes!
--Malhonnêtes!
--Serais-je honnête si je vous jure un amour dont je me sens pour vous incapable?
--C'est un si vieux procès, chère enfant! Il est tout fait, tout jugé, par des juges d'une autre compétence que vous. Après bien des divagations, le monde en revient toujours aux considérations que vous traitez--en vraie petite fille--de malhonnêtes.
--Mon Dieu! fit-elle, laissons là ces jugements si bien faits. Je m'efforcerai de ne faire jamais rien que de loyal et d'honnête, et même que de raisonnable. Et rien ne me paraît plus raisonnable en ce moment que de vous supplier encore de me délier d'un engagement injuste.
Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine d'un charme sérieux, avec un petit pli de volonté au milieu du front, et Semaise était agacé terriblement par la subtilité de son élégance, la suavité de son profil.
--Je vous répète que je refuse! dit-il violemment. Et je ferai, pardieu! tout ce qui sera nécessaire pour maintenir ce godelureau loin de vous!
Elle pâlit, entrevit une scène horrible, la lueur des épées, la férocité d'un combat:
--C'est vil ce que vous dites là! murmura-t-elle.
Elle s'éloignait, révoltée, épouvantée, avec des sanglots d'angoisse. Il la regardait partir, méchamment. Le cri de sa vanité saignante jaillit.
--Être sacrifié à une boîte à musique!
XIX
Deux sous-lieutenants de la ligne étaient les témoins de Jacques. Vers quatre heures, assis au bord du verger des Avelines, ils attendaient les témoins de Semaise. Leur café fumait doucement dans des tasses bleues, sur une petite table carrée, l'arôme s'en répandait parmi les pommiers, et la conversation était calme. Le rouge de leurs pantalons attirait la marmaille et les dindons. Près d'eux, Jacques, avec un regard de bonheur contemplait la perspective.
C'étaient des champs pleins d'ordre, et tous petits, en rectangles. Sur le vert des luzernières, des bêtes à cornes s'engraissaient avec patience; les rondeurs blanches des oies entrecoupaient la couleur sale des moutons; un grêle poulain sautait avec gentillesse. Les sentes blanches, entre les pâturages, étaient comme des lignes tracées à la craie; les céréales tremblant aux légers souffles, perpétuellement variaient leur clair-obscur, semblaient couler et s'enfuir vers la rivière. Dans un petit étang trois gorets se baignaient. Les fermes, sous la rougeur des tuiles, au-dessus des fruitiers, apparaissaient avec une gaîté laiteuse; au fond, minuscule, un homme hersait une jachère; des femmes accroupies sarclaient un champ de navets; une houe et un tombereau de compost s'arrêtaient au bord d'un herbage, et l'on récoltait, dans les terres fraîches, le chanvre mâle. Une longue ligne de peupliers et de vernes, en arc sinué, suivait les cours de la rivière.
--Le meilleur système, disait un des sous-lieutenants, est un vase de terre vernie, large du bas. On y met un appât... et tous les mulots y tombent.
--Oui, répondit l'autre.
Ils burent un peu de café, lentement, examinèrent les champs avec une approbation sereine et reprirent leur confabulation.
Jacques observait la branche d'un pommier, décorée de petits globes vernis, et comme peinte sur de la soie bleue. On entendait le broutement de trois brebis, à l'orée du verger, sur des éteules de seigle. Dans la cour des Avelines, un adolescent tondait des agneaux et les douces bêtes bêlaient par intervalle. Un étalon amoureux remuait la poudre de la route; cachés dans les toisons végétales les pierrots pépiaient. Il régnait une douceur d'évangile. Et Jacques comparait la beauté du firmament à la beauté de ses souvenirs.
--La truffe aime le chêne, disait le premier sous-lieutenant.
--Et le cochon aime la truffe, répliqua l'autre plaisamment.
Tous deux se mirent à rire, et Jacques par politesse souriait. Il baissait la tête, il était reconnaissant aux brins d'herbe d'avoir tant de grâce. Sa destinée lui semblait de cristal, toute sonore et toute diaphane. Tous les carillons de la joie y tintaient, y chantaient la palingénésie du coeur.
Cependant, quelquefois, il s'y abattait un pan de froide nuit. Le choc d'angoisse, le court arrêt du coeur, pâlissait Jacques, un blêmissement venait sur le vaste horizon. Demain, peut-être, une épée allait le rayer du monde. Puis, le flux rouge reprenait, remontait en mascaret aux artérioles de la face, y ramenait un vague sourire de béatitude. À tant de périls, déjà, il avait échappé. La niaiserie d'un duel ne l'emporterait pas.
--Oui, c'est ainsi, déclarait le sous-lieutenant rural, dans les truffières d'Étampes, les chiens seuls sont employés à la récolte. Et cette méthode se généralisera.
--Évidemment.
Un court silence. Tous trois regardaient en cillant la perspective plane, coupée au loin d'un côteau et d'une forêt. Il y avait un grand firmament tranquille, très haut. Une nue scaphoïde planait par-dessus le dévalement des côteaux, bordée de peluche blanche; des strates montraient leurs lames minces vers le couchant; des vals d'onyx se creusaient entre des cumulus ronds; la chaleur était caressée d'un souffle d'éventail, et rien n'était adorable comme des cimes de sveltes peupliers en rideaux sur les pacages, mouvant délicatement des nuances d'argent vert dans la mer lumineuse. Leur ombre couvrait le ruminement des bêtes.
--Les voilà, je pense, dit un des lieutenants.
Devant un chariot de foin, deux gentlemen s'avançaient. Un chenapan étique les escorta jusqu'aux Avelines. Après des salutations graves et de courtes paroles, Jacques quitta les témoins, et sur le bord d'une tréflière, à l'ombre d'un petit tremble, il continuait à édifier son Atlantide. Pourtant, comme des feuilles séchant dans un feuillage jeune, des soucis apparaissaient sur sa sérénité. Dans sa miséricorde de haut Arya, l'inquiétude était double, car il répugnait à rêver des futuritions menaçantes pour son adversaire. Il désirait l'issue heureuse pour Semaise autant que pour lui-même, et sa détestation était profonde d'être ensanglanté d'une stupide victoire de duel.
XX
Cependant, au bord du verger, le marchandage des témoins se faisait sans âpreté. Ceux de Semaise étaient venus avec des résolutions dures. Mais les officiers ayant cédé sur tous les points, selon les ordres de Jacques, l'entrevue devenait souriante. On avait convenu de prendre l'épée. Le combat ne devait pas cesser pour une blessure légère, à moins qu'elle n'entraînât l'incapacité. Et l'on ne discutait plus que l'endroit de la rencontre, non que les officiers eussent soulevé quelque objection, mais les témoins de Semaise hésitaient à choisir, consultaient leurs adversaires.
--Je connais, fit l'officier rural, au bois des Clares, un endroit délicieux. La lumière y est égale, le terrain élastique. Personne n'y passe. On y serait chez soi. Ce n'est guère loin d'ici, une demi-heure de cheval.
Tous se regardèrent une seconde, pour la forme. Ils étaient à l'unisson. On convint de prendre le bois des Clares.
--Ce sont de bons garçons, fit le lieutenant rural quand les gentlemen s'éloignèrent sur la route.
Quelques minutes plus tard, ayant refusé de dîner aux Avelines, par délicatesse, les officiers quittèrent Jacques. Il les suivit du regard, longtemps. Entre les peupliers ils jetaient des lueurs de coquelicots. Et la rêverie de Jacques s'allongea comme les ombres vespérales s'allongeaient sur la vallée.
Une note basse, tombale, toujours revenait, le troublait par son insinuante monotonie, finissait par dominer l'harmonie claire du bonheur. Être effacé du monde? Oh! non, pas maintenant, pas à l'heure où s'ouvre la cervelle, où l'être va prendre sa courte joie d'éphémère. Mais, inutilement, il écartait la musique noire. Sur les champs, où continuait le cycle du jour, où dormait une lueur jaune, où déjà se déployaient de larges mantes sombres, il retrouvait l'histoire de sa pensée. Le soleil marquait la désuétude, descendait, se fonçait. La profondeur du tabernacle poignait le jeune homme davantage. Il baissa les yeux.
Alors, sur un arbuste, il vit une belle chenille, en peluche noire et blanche. Brusquement un calosome jaillit, et de ses formidables mandibules emprisonna la bête de velours. Et cette parabole de la lutte éternelle, de l'insouciance de l'énorme travailleuse qui jamais ne s'effare du massacre d'aucun de ses enfants, rendit Jacques plus pâle.
Le jour avançait encore. Au loin les travailleurs cessaient la tâche. On voyait de pauvres dos courbés onduler au long des sentes; des herbivores s'attroupaient lentement dans la lueur rouge, l'armée des moutons tremblait comme des flots d'écume, un boeuf blanc levait la tête, longuement criait sa mélancolie, le soleil se réfugiait entre les arbres.
Alors Jacques se mettait à marcher par les campagnes, saluant avec douceur les figures ocreuses de la pauvreté, apitoyé, plein de regret que l'imbécilité humaine eût fait la lutte pour l'existence si abominablement amère. Mais les sentiers se vidaient. Il s'arrêtait dans un pré solitaire, entre deux vernes.
C'était l'heure adorable. La molle lumière tombait du firmament sublime sur la terre qui se taisait, qui semblait écouter. Une haleine traversait l'horizon, un peu alourdie, passait sans bruit. Dans la mort des rayons, des vapeurs montaient, voilaient les contours harmonieusement, et le silence marquait la transition, le demi-sommeil, l'angoisse vague des bêtes du jour. Une émotion tendre sourdait d'en bas, tombait d'en haut. Quelques pâles étoiles primaires arrivaient sur les plages bleues.
Étonné, pris d'un saisissement, Jacques contemplait cette heure. Devant la splendeur auguste, la marche de son coeur était douce; une confiance énorme lui venait, et les minutes coulèrent, si remplies qu'elles semblaient des journées... Les verrières du couchant s'assombrirent, les vibrations alanguies, plus longues, se retirèrent de la vaste contrée muette. Soudain, le silence de l'heure fut troublé; une grêle mélodie courut sur les herbages.
C'était là-bas, sous la masse grise des feuilles... Un vieil homme s'y tenait, appuyé au tronc d'un frêne, soutenant un misérable instrument à manivelle. Sans doute, il avait, durant les heures claires, parcouru plus d'un village, attristant les gens de la musique chevrotante de son orgue, cueillant, liard par liard, la menue somme dont il sait vivre. Et, maintenant, loin de tous, dans les premières ténèbres, poëte inconscient, il écoute, avec un doux plaisir, un air de ce vieux instrument dont il a joué tout le jour sans en rien entendre.
Et Jacques aussi écoute.
Dans la musique pauvre, sans couleur, sans éclat, coulant si pénible, rampante, grêle et caduque, il était ressaisi du doute. Il regardait les prés noirs d'un regard amer. Et quand l'orgue se tut, que l'heure calme se fut perdue dans l'éternité, il marchait tristement sous l'étoilement de l'ombre. Près de la ferme il s'arrêta et les deux mains sur la poitrine, tout bas, il murmurait:
--Faudra-t-il mourir demain?
Puis, plus bas encore, un nom bien doux lui venait, plus doux que le grand chuchotement des ténèbres.
XXI
Dans la forêt des Clares, vers le Levant, un triangle s'ouvrait entre des sapins. À la septième heure la brise remuait péniblement les feuillages, en tirait un chant dur, et les piliers augustes, immobiles, tout droits sous les arches sombres, s'étendaient avec une majesté de salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses sévères, vaincu, à peine survenait par lames minces, par ovules tressaillants sur le triangle libre. Des plantules chétives essayaient de vivre à l'ombre des colosses, de petites fleurs se regardaient avec mélancolie, des demeures de ramiers oscillaient entre les ramures, au dessus s'épandait un ciel d'allégresse, d'un léger bleu poudroyant et les témoins de Jacques et Semaise préparaient un drame dans cette solitude.
Semaise était pâle, ferme cependant, avec un petit tremblement de la bouche. Il songeait que le hasard favorise quelquefois un novice. Son doute, pourtant, était faible. Il croyait à la victoire, et il appuyait parfois une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'évaluer. Une fois, l'oeil celte, paisible et miséricordieux, se posa sur l'oeil trouble du viveur. Semaise en fut irrité violemment.
Le drame semblait stupide à Jacques. Il aspirait doucement le baume des conifères, et son étonnement croissait d'être là, par la matinée allègre, engagé dans cette chose brutale. Était-ce misérable! Et il se sentait ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait ces hommes qui discutaient lentement le choix du terrain, l'égale distribution de l'ombre et du soleil, qui mesuraient deux joujoux argentins...
Toute contestation étant terminée, les deux adversaires posés l'un devant l'autre, le signal fut donné. Et le débutant cliquetis des jolies épées rendait les témoins attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se tenait un peu à l'arrière. Les premiers tâtonnements ne préjugèrent rien. Semaise était prudent, presque timide, comme il était toujours au début. Jacques avait une pose tranquille, un haut dédain stoïque, attentif cependant.
Mais l'élan, bientôt, l'irrésistible colère des batailles, rougissait les joues de Semaise; un pétillement sec allumait ses prunelles. Il pressait son délicat joujou, en faisait onduler le ruban lumineux, et la sonorité, le grincement des lames attirait bientôt un oiseau curieux, le faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil penchement de tête, épier de son oeil rond comme une perle noire.
Jacques ne s'irritait pas. Il répondait nettement aux rampements, aux dégagés vifs, aux clairs coups droits, se gardait, sans peine encore, car c'était toujours le prélude, mais un prélude graduellement accéléré, peu à peu marchant vers la haute lutte. Déjà Semaise, avec ennui, s'apercevait que l'homme du compas tenait l'épée irréprochablement. Il baissait les sourcils, s'indignait, mais sans perdre confiance, car Jacques se maintenant en défensive, sa solidité ne pouvait tenir qu'à son sang-froid.
Alors Semaise se mit à tâter l'adversaire, renforça ses attaques.
Les fers chantaient; l'oiseau, attentif, à ce léger bruit croyait devoir son accompagnement, gonflait sa cornemuse, et sa voix charmante vibra, courut en échos de cuivre parmi les arceaux. Les témoins, le docteur, avaient de mauvaises figures, la méchante animation, le battement de coeur des vieux Romains aux cirques. Semaise, la mâchoire pointue, semblait une frêle bête féroce; mais réglée, pondérée, prudente, seule la figure de Jacques gardait une belle humanité douce, d'une douceur d'énergie, d'un resplendissement de beauté stoïque. Il n'attaquait pas encore, mais nul des élans de Semaise ne le prenait au piège. Sa large volonté suffisait à la tâche de repousser cette éblouissante vipère qui cherchait à le mordre. Et Semaise, avec tremblement, s'aheurtait à cette force tranquille, que tous, silencieux, reconnaissaient maintenant.
--Halte! fit une voix.