Les Corneilles

Chapter 4

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Cependant, la voyant si rêveuse, la nourrice, après un chapelet d'Ave et de Pater, la toucha du doigt doucement. Elle s'éveilla, accompagna machinalement sa bonne mère de lait.

Quand elles eurent quitté depuis quelques minutes, Semaise sortit d'un cabaret de la place villageoise. Il entra dans l'église, les sourcils en angle, il marcha par le petit temple, fouillant tout de son regard pâle, puis, devant le néant de sa détection, désappointé, jurant:

--Stupide charade! Moi qui me chauffais si paisiblement devant le foyer de mon avenir--et voilà qu'il fume, mon avenir!

XIV

La Lune, décroissante, se levait toujours plus tard dans la nuit, ne se couchait qu'au milieu du jour. Le nocturne maintenant s'élevait quand la Lune dichotome arrivait pourpre dans l'Orient. Un soir, à demi couchée dans la pénombre de la chambre, Madeleine l'écoutait, pâle d'extase, et déjà un fleuve de lumière moins oblique circulait sur la campagne, émané d'un demi-disque d'or, quand le violon se tut.

Alors, quelque chose bruissa dans le silence, un pas furtif. Elle crut d'abord que c'était le départ accoutumé, mais une ombre parut à droite, à l'opposite du massif. Madeleine se recula doucement dans sa chambre, palpitante, écouta: Une voix sarcastique s'élevait:

--Eh! monsieur le musicien, vous qui faites concurrence aux grenouilles et aux grillons des champs... deux mots, s'il vous plaît?

C'était Semaise. À la palpitation de son coeur, Madeleine chancelait, étayée à la muraille, écoutait intérieurement repasser les paroles sèches. Mais, sérieuse, une autre voix s'éleva:

--J'écoute!

La vierge en adora la vibration grave, et le timbre s'en fixa dans sa mémoire parmi les grands événements de sa vie.

--Ah! vous écoutez! Pourrait-on savoir quel péché vous expiez ici en aspergeant les Corneilles de musique au clair de lune?

--Il est inutile, répondit l'autre, de s'attarder à des puérilités. Je suis prêt à vous donner toute explication convenable, mais point ici.

--Soit, dit brusquement Semaise... vous suivrai-je ou me suivrez-vous?

--Je vous suivrai.

Le massif bruissa doucement. Une haute silhouette se profila. Invinciblement Madeleine avançait la tête, et invinciblement aussi le musicien tournait son regard vers la fenêtre de la jeune fille. Alors, béante sous la clarté lunaire, Madeleine reconnut l'officier, entrevu à la soirée de fin de saison, et qu'elle avait accablé de la moquerie de son regard. Quoi! Jacques, le fils de l'ennemi, l'inconnu haï depuis l'enfance, haï autant que son père, et au nom de qui le coeur de Madeleine avait toujours sauté de colère!

--Ah! c'est fini!... c'est fini! balbutia-t-elle. Et que je suis punie, mon Dieu!

Le flot amer jaillissait entre ses paupières, et reculée tout au fond de la chambre, enterrée dans les ténèbres, son être intime saignait affreusement. Ah! géhenne d'un jeune coeur, entre les passions de miséricorde et de dureté, et toute analyse s'évanouissant!... Du fond du passé montaient les événements tenaces, les pauses d'âme qui semblent l'individualité même, la source de l'existence. Arrêtée, dans des minutes d'extase cruelle, enveloppée de douloureuses apparitions, elle croyait triompher, chasser la passion fraîche éclose. Toutes les étoiles du ciel d'enfance, les chronologies minuscules immortellement inscrites, palpitantes dans chaque fibre, mille splendeurs sans nom, innombrables dans une mémoire comme les éphémères dans un soir de septembre, l'infinité, l'intensité, la suavité qui sont le début de la vie pour chaque être, tout cela, en elle, dans la lutte et le remords, se ternissait, s'effaçait, mourait de la mort intime, et elle avait l'impression d'une large, implacable hache coupant en pleine chair, faisant s'écouler tout un monde saignant, doux et misérable...

Puis sur la roue du doute, elle revenait à la nouvelle aurore, rêvait d'avenir, s'abandonnait. Larges lendemains des nubilités naissantes! Devant elle, interminable, la route du Reverdis allait sous le firmament de joie. Rien ne finissait, les jours après les jours, la renaissance éternelle, à chaque tournant une revirginité des formes, l'abondante féerie de l'amour remplissant tous les espaces, éclairant toutes les ombres, élevant ses ailes au-dessus de l'obstacle, dans les régions de sécurité et de lumière!...

Ses sanglots redoublèrent, un épuisement l'arrêta dans son vagabondage de pensée, une minute lui ôta presque la conscience.

Les ténèbres étaient légères. La neige du lit y saillissait nébuleusement, des surfaces de meubles, un lustre, de pâles figurines, une boîte d'ivoire, un cercle d'argent rayonnaient, et l'oblique blancheur de la Lune, sa dissolvante sérénité, se posait doucement dans une encoignure. Madeleine, avec surprise, regardait ces choses, et toutes lui semblaient innaturelles.

Mais elle se remettait à vivre, à souffrir, et malgré tout, c'était le Passé qui s'écroulait devant une genèse nouvelle, c'était le triomphe du Futur, la haine déchirée par l'amour. En même temps, une joie singulière, incoercible, se levait au-dessus de la douleur d'un trépas de vie intime, au-dessus de sourds cris d'angoisse. Et il semblait à la vierge qu'un esprit de mansuétude surgissait en elle, une compréhension plus large du livre de vie. Ses larmes s'arrêtaient, elle sortait lentement des ténèbres, regardait par les vitres la nuit abaissée sur les champs.

Et dans ses yeux las, dans la grâce affaissée, affinée encore, de sa délicate personne, l'issue du combat se lisait, son profond amour triomphant, indomptable, la Foi neuve dans laquelle elle voulait vivre et mourir.

XV

Au détour d'un ados, Jacques Laforge et Semaise s'étaient arrêtés. L'officier s'appuyait paisiblement contre un petit frêne, les yeux vagabondant à travers le paysage lunaire, les rubans clairs des sentiers, le clocher tout blanc, la masse grisonnante de la forêt. Il attendait, était un bel être humain de force et de patience.

La colère, sur la figure de Semaise, houlait, combattue, civilisée. Il tentait le mépris, un long toisement de son adversaire, mais la nervosité de ses lèvres, de ses mains faisait avorter son jeu, le ridiculisait quelque peu. Il en eut conscience; et d'un timbre mordant:

--Comment, monsieur, c'était vous!... Vous, l'ennemi de la famille!...

--Je ne suis l'ennemi de personne, dit Jacques.

--Dites cela aux imbéciles!... Au surplus, peu m'importe... vous seriez le meilleur ami des Vacreuse que cela ne justifierait pas votre musique sous les fenêtres de ma fiancée. J'ai le droit...

--Le droit de m'interroger... j'y consens! dit Jacques.

--Ah! vous consentez--c'est heureux! Alors, expliquerez-vous votre présence?

--J'aime votre fiancée.

Sans bravade, profonde, cette déclaration humiliait Semaise. Il perçut la supériorité de son adversaire, d'instinct l'estima. Il dit:

--Comme ça, mon bien vous chausse. Très flatté, cher monsieur! Et l'admirable excuse, n'est-ce pas, pour braconner sur mes terres!

--Mon Dieu, monsieur, vos droits n'ont aucun caractère définitif! Le mariage seul... Puis, j'ai jugé que vous n'aimeriez jamais Madeleine comme le mérite sa jeunesse.

--Vous avez jugé!

--Oui... Vous êtes fatigué, on m'a dit vos aventures, l'incertitude de votre santé. Ces considérations suffisent. Il est selon ma conscience d'engager une lutte, où hélas! presque toutes les armes redoutables sont de votre côté. En quoi puis-je n'être pas loyal?

C'était dit doucement, fermement, et Semaise sentait que, au-delà des puérilités moutonnières, Jacques avait raison. Mais trop d'amertume lui envahissait l'âme devant son rival, trop jeune, trop beau. Il voulut un dénouement à son goût, un coup d'épée, sûr de sa supériorité dans le noble art. Il y rêva deux secondes, et reprenant, très froid:

--Très bien, mais, cher monsieur, il m'énerve de voir jouer, fût-ce par un des sept sages, des nocturnes sous la fenêtre de ma fiancée, et sans tant d'arguties, j'exige tout bonnement et des excuses et la promesse de ne plus recommencer.

--Je n'ai, dit Jacques, ni excuses ni promesses à faire, n'étant point sorti de ce que je pense être honnête. Je suis pour vous un rival, et un rival malheureux. Je déclare que je persévérerai dans la lutte et que rien ne m'y fera renoncer, sinon votre mariage avec Madeleine.

--C'est net, fit Semaise avec un méchant sourire. Où puis-je s'il vous plaît, vous envoyer deux de mes amis?

--Vos amis n'ont que faire ici. Jusqu'à présent, nul de nous deux n'a, je pense, insulté l'autre.

--Ah! vous trouvez? Ces apôtres, ma parole, ont le cuir dur... Est-ce, peut-être, que vous voulez le choix des armes?

Jacques regarda Semaise avec un peu de surprise dédaigneuse, et sans qu'un trouble parût dans la beauté de sa face, avec l'aise d'une personnalité probe, courageuse et fraternelle:

--Ce serait, monsieur, une noble action à nous d'éviter un duel. Dans notre patrie, le sang de ceux qui peuvent servir est plus précieux qu'ailleurs.

Une âpre émotion prit Semaise. Sa conscience était émue de l'appel, mais, en même temps, s'élargissait sa rancune. Et soudain, brutal:

--La première qualité du soldat français, monsieur, c'est la bravoure.

--C'est bien, murmura Jacques.

Il avait baissé la tête, un peu pâle de trouver là cette sotte querelle. Il croyait qu'il ne sied pas, dans un pays mutilé, tendu pour la bataille, de s'insurger contre les préjugés de l'honneur militaire. Aussi, se résignant à l'aventure:

--Soit. Vous voudrez bien, j'espère, vous considérer comme l'offensé. Envoyez vos témoins à la ferme des Avelines.

--Quand?

--Décidez.

--Aujourd'hui?

--Bien. L'heure?

--Cinq heures du soir.

Ils se saluèrent taciturnement, et Semaise s'en alla, non sans un remords tout au fond. Jacques, seul, semblait absorbé par une touffe d'Achillée, ses paillettes pures épanouies à la Lune. Une effraye passa, ramant sans bruit de ses ailes cotonneuses, un fuseau de petites nues était posé sur le firmament et la vie, décrue sur toutes choses était solennelle, chaste et religieuse. Jacques soupira; il monta lentement le flanc de l'ados. Au loin, une porte s'ouvrait lourdement, se refermait, et Semaise était déjà entré aux Corneilles quand l'officier se trouva debout sur une faible éminence, triste et tout plein d'amour, à contempler la fenêtre de Madeleine.

XVI

Au bruit de la grande porte des Corneilles, assez brutalement close par de Semaise, Madeleine s'effarait. Quelle scène s'était déroulée par delà le monticule? Et toutes sortes d'imaginations circulaient dans son cerveau, surtout la bouleversante pensée d'une provocation. Puis, ce fut un autre frisson: là, sur la déclivité, loin du massif, elle venait d'apercevoir Jacques, dressé en douce estompe dans l'argent nocturne. Il regardait fixement, opiniâtrement.

Alors, un effroi passa sur Madeleine. Elle imagina que c'était le dernier adieu du musicien, que jamais plus il ne reviendrait semer ses amoureuses tristesses. La lune roulait entre des langes fins, la lumière était moins vive, un navrement susurrait dans les arbres. Brusquement, Jacques mit la tête entre ses mains. À travers l'espace il parut à Madeleine entendre une vague rumeur de sanglots. Toute sa chair soulevée de tendresse, d'angoisse, en vain luttait-elle contre une inférieure voix interne. Je ne sais quoi la soulevait, l'entraînait hors de la chambre, et elle se trouva, comme hantée, à la grande porte, détachant la chaîne, tournant, emportant la clef.

La roseraie était là, ses suaves encensoirs, un tremble agitait ses ailettes de soie blanche, des ombres végétales ondulaient sur la cendre du sol. Elle eut peur, s'arrêta, apparition de déesse ineffable, un doigt sur la lèvre, hésitante. Elle s'élança de nouveau, froissait des herbes, des arbustes, et elle se sentait comme glissant sur une onde. Puis, elle alla sous l'ombre d'une ligne de chênes. Un petit ménage d'oiseaux s'éveilla, s'effara, et Madeleine, au cri de l'un d'eux, s'arrêta, prise de dyspnée, toute molle, contre un arbre. Le filagramme des ombres et des rayons évoluait sur sa figure; une aile de papillon nocturne effleura ses joues. Le courage lui revint, elle se remit à marcher, et, au détour des chênes, elle aperçut Jacques.

Une petite porte, dans la clôture, était restée ouverte; elle la franchit.

Il était toujours debout sur le monticule, la tête entre les mains, et des sanglots achevaient de mourir dans sa poitrine. Un désespoir intarissable pesait sur sa vie. Toutes ses belles futuritions d'optimiste, les claires architectures de la jeunesse, s'écroulaient comme un arbre dans le cyclone. Il revoyait monter, abondantes, de vive lumière, ses pensées de Tunisie, l'austérité charmante d'une existence toute construite, l'aspiration de sa nature vers le devoir et le sacrifice. Hélas! un fantôme s'était interposé, et maintenant plus jamais son sang n'était tranquille, son âme était nue, frissonnante et faible. Dans ses jours de maladie, jamais il ne s'était senti vaincu comme maintenant, jamais si craintif, et une sentinelle de chagrin, vigilante, implacable, veillait aux profondeurs de son crâne. Et quel vain, ridicule amour! Nul espoir de triomphe dans la lutte du fond de l'ombre, cette lutte du paria qui n'a sur lui que les regards de la haine. Non! il était trop condamné! Jamais, pour lui, des lèvres de l'aimée ne jaillirait le mot créateur. Et, alors, n'est-ce pas, qu'importe la beauté du firmament et celle du brin d'herbe?

Levant péniblement ses deux bras, avec un large soupir d'angoisse, il allait partir à travers les campagnes. Son regard soudain s'abaissa, fixe. Puis, sous ses mains grelottantes pressant sa poitrine, tout pâle, en sursaut, il douta.

Mais à force de regarder la certitude lui vint.

Sous le grand bras feuillu du chêne aïeul, dans la blonde lueur mêlée à des pans de nuit, c'était bien Madeleine, debout sur les graminées basses. Les tigelles d'herbe, en fins glaives, environnaient ses petits pieds, ses chevilles emprisonnées de nacarat, et tous les yeux pâles des corolles étaient tournés attentivement vers la lune dichotome.

XVII

Alors Jacques descendit lentement le monticule, et toute la scène lunaire, l'herbe, la branche épanouie, les meneaux bleuâtres, la vierge frêle et divine, pour toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. À quelques pas d'elle, il s'arrêta, la tête nue. Il était plein de religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient, insonores, sur ses lèvres. Il n'osait plus regarder Madeleine, il regardait les plis de la robe blanche, l'ombre cendreuse étalée sur le pré. Le vague frisson de la campagne lui semblait un bruit d'océan. Brusquement il balbutia:

--Pardonnez-moi! La témérité qui m'a entraîné sous votre fenêtre était indomptable. J'ai espéré n'être entendu que de vous. Mon tort, à présent, me semble infini. Mais pourquoi ces haines qui séparent nos familles? Moi, je n'ai jamais pu haïr personne, tellement que je ne vous connaissais pas jusqu'au soir où vous m'avez si durement regardé. Dès la première minute je vous ai adorée... et pour toujours. Alors, en vain, j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se traînait misérablement dans le désir de vous revoir. J'ai combattu, j'ai de la volonté. Hélas! contre votre souvenir ma volonté est morte. Peut-être que c'est mal de vous le dire et que vous êtes fâchée. Pardonnez-moi, j'obéirai si vous voulez que je me taise, si vous voulez que je m'éloigne.

Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient légèrement, une lueur charmante éclairait ses yeux. Involontairement elle le regardait, étonnée de le voir si beau. Il continuait:

--Ma vie est grave. J'ai dédaigné les plaisirs qui détrempent, j'ai donné mon âme au travail et à la patrie. J'étais très heureux, plein de larges espérances. Alors vous avez passé, et je n'ai plus dormi. Mes livres sont clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui. Une poussière couvre mes souvenirs, mon intimité m'échappe, je ne sais quoi d'âpre accompagne la moindre de mes pensées. Je souffre de tout ce qui est beau...

Il se tut. Cela s'était épanché de ses lèvres gravement, avec une intensité de candeur, la vibration d'une nature sincère. Madeleine, dans la nuit, en pleine poésie, apte d'ailleurs à l'enthousiasme, s'enivrait à l'emphase du jeune homme. Une grande sécurité lui était de plus en plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle le rompit:

--Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que vous allez vous battre avec Semaise?

Une grande mélancolie alla au coeur de Jacques. Il crut comprendre la démarche de Madeleine, crut qu'elle était venue pour supplier au nom de son fiancé. Et la voix plus basse, un peu brisée, il murmura:

--Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...

--Oh! fit Madeleine avec pitié.

Et s'avançant, quittant l'ombre du chêne:

--Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre réponse est douce pourtant, mais si triste! Je voudrais seulement éviter ce duel, mais non pour Semaise.

Il levait le front, un trouble immense parcourait ses vertèbres, et ses lèvres remuaient. Madeleine sentit grandir son courage.

--Toute ma haine est évanouie, dit-elle. Du passé cruel, entre nous, il ne reste que de la cendre. Et rien autre, entendez-vous, ne m'a attirée ici que la crainte de ne plus vous revoir.

--Est-ce vrai? cria-t-il.

Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques, il était tout près de la vierge, à genoux, la figure levée. Il avait pris la main délicate, il y posait les lèvres lentement, timidement.

--L'existence va être si douce, murmura-t-il. Mais je voudrais vous dire... ô les nuits de ma misère qui finissent... ce noir avenir si beau maintenant... non, je n'osais pas rêver... toujours une voix triste s'élevait, protestait, Madeleine... à peine, étant seul, si j'osais murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me voulez-vous?

--Pour toute la vie, répondit-elle.

Des tilleuls argentés répondaient à l'hymne des chênes, la roseraie encensait la pénombre divine, des formes mousses tremblaient lointainement, des taraxacums dressaient leurs menus pédoncules sur le tertre, et eux se sentaient enveloppés d'une bienveillance énorme, en sécurité sous le saphir nocturne semé de toisons vagabondes.

--Vous êtes belle, Madeleine.

--Et vous très beau... et si bon que, sans doute, vous ignorez votre beauté.

Puis, tout à coup, penchée sur lui, frissonnante, elle chuchota:

--Je me sens misérable.

--Quoi?

--Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et puis, j'en ai le remords, ma conscience est lourde. Ne peut-on pas l'éviter?

--J'ai promis.

Elle soupirait, leurs mains s'entrelacèrent. Une lente brise méridionale remuait dans les plantes:

--Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne coûtera la vie à personne...

Sa voix était persuasive, détournait, allégeait la crainte de Madeleine. Ils se turent. Jacques s'était relevé. À mesure de l'ascension lunaire, les ombres s'accourcissaient. Les campagnes étaient comme une mer pâle, et la joie vitale accélérait la vie des jeunes gens. Leurs lèvres étaient sèches, leurs yeux tendres ineffablement, et il leur semblait vivre là ensemble et s'aimer depuis des temps immenses, et que toujours ils s'étaient connus. Madeleine était faible, sa tête ployait et elle se trouvait réfugiée contre la poitrine de Jacques. Alors, lui, au contact des beaux cheveux, ivre, pressa contre lui la vierge, et leurs bouches se touchèrent dans le premier baiser, chaste et pourtant plein de flamme.

--Je t'aime par-dessus toute créature, murmura-t-il.

L'église sonna, l'aube commença de vibrer derrière la forêt, une vague, une délicieuse rumeur de vie roulait sur les campagnes, les bestioles fauves froissèrent les feuilles, de menus cris s'éparpillèrent, et la Lune pâlit entre les nuées.

--Au revoir, dit Madeleine.

Elle partait furtivement sous les chênes; il contemplait ce départ léger, de charme intense, de la jolie fée, et quand elle eut disparu, quand la grande porte des _Corneilles_ se fut refermée avec un grincement, il s'en alla, pensif, par les larges campagnes.

XVIII

Semaise fut debout de bonne heure. Pâle de lourds rêves, et quelques minutes accoudé à la fenêtre, devant le brillant château des Corneilles, il respira la beauté du jour avec des délices chagrines, puis, atteignant un buvard, il commença lentement à écrire, mit beaucoup de temps à libeller deux lettres brèves. Les ayant enveloppées, il descendit. Les gens dormaient encore au château, et il se promena longtemps entre les plates-bandes, sous les massifs, charmé confusément de la prodigue splendeur épandue, de la joie étincelante des oisillons amoureux de la lumière, turgescents, babillards devant le disque jaune qui escaladait l'Orient solennellement.

Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides. Lui, las, sentant le chancellement de la santé, l'amollissement de ses fibres, enviait, non leur destin, mais la puissance de leurs épaules, la sérénité de leurs faces, le bel équilibre de leurs organes, de leur sang hématose au vif oxygène.

--Qui m'empêchait d'être sobre, chaste, de mener une existence gymnique, avec les jouissances cueillies à l'heure? Être riche à la fois... et fort comme eux!... Il y a tant de façons de varier le plaisir, sans jamais abuser! Mais non, le tourbillon atroce est là, et ce n'est pas encore tant la volupté qui perd que l'imbécillité d'amour-propre. On a la vanité de la débauche comme d'autres la vanité de porter des poids lourds, et l'un jeu n'est pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!

Sourdement, la jalousie le mordait d'une destinée comme celle de Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations de jeunes gens, il avait entendu conter des bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un jour, vieille moustache rigide, avait proposé le jeune homme comme prototype à des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne Vacreuse, qui avait ses détectives dans l'armée de Pierre, raillait avec âcreté le fils de l'ennemi, le raillait de cette façon qui hausse le raillé, disait moqueusement sa vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise, à ces réminiscences soupirait:

--Et on n'est jeune qu'une fois!

Il regardait avec irritation un grave platane, indigné de la splendeur de l'arbre. La belle santé végétale le conspuait, riait de son crâne indigent. Il sentait la lourdeur heureuse de la nature l'étouffer. Il serrait son poing chétif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si radieuses; des phrases amères viraient derrière son front. Puis, il se mettait à rire sardoniquement, arrêté devant une euphorbe et un cactus cierge, deux monstres formidables où il lui plut de voir un emblème de la stupidité de la nature.

--Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et idiots au boulevard--un tas de sales créations. Vieille bête qui n'a d'ailleurs rien inventé de plus fort pour passer la vie éternelle que de se dévorer les pieds du matin jusqu'au soir.

Il haussait les épaules d'un air de philosophie. Mais l'envie lui restait--le rongeait--de l'existence de _l'autre_, de l'autre livré à la science, optimiste, jeune, pur et beau, riche et dédaigneux des jeux débilitants de l'opulence, amoureux de justice... et digne d'être aimé d'une belle vierge comme Madeleine.

--Trève de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne nous reste qu'un maigre patrimoine de santé et de cervelle... sachons au moins le dépenser en ladre, sou par sou.

Le château s'éveillait, des faces bouffies et pâles se montraient aux lucarnes, le valet de Semaise parut à la grande porte, étonné de voir son maître si matinal.

--Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de suite «Blue beard» après avoir mangé un morceau sur le pouce, puis tu iras bon train à Hétremont, avec les lettres que je te remettrai.

--Bien, Monsieur.

Vingt minutes plus tard le superbe «Blue beard» emportait au galop le valet, et Semaise, plus morose, allait à sa toilette, labourait lui-même, du peigne et de la brosse, la stérilité de sa chevelure et, faisant passer une excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier petit déjeuner habituel, consomma une tasse de café solitaire.