Chapter 3
Par moments, un repos coupait l'entrelacement des sons; le silence de la nuit disait la lassitude de l'amoureux. Parfois aussi, un espoir planait, en nuées mélodiques, en gouttelettes vibrantes, en craintive vivacité. Puis, s'envolait, ailé, comme une bande féerique, le Rêve, le chant éternel du petit, du petit Clos printanier, du bonheur à deux, les balbutiements de l'Éden, toutes les corolles du jardin d'amour. Puis, la tristesse, la noire tristesse d'une créature nocturne rêvant de lumière, l'humble cri du captif, la prière fervente d'un tout petit exaucement, et, encore, la résignation solennelle, les notes basses, funèbres, du coeur brisé...
Tout cela, bien d'autres choses, Madeleine le voyait se lever au fond de son crâne, le lisait dans la pluie harmonieuse, selon le voeu de sa puberté, et aucune autre musique, ou la même, jouée un an plus tôt, lui eût-elle conté la même chose?
Elle cachait ses yeux sur son bras, avec de courts sanglots de bonheur, et elle oubliait toutes ses promesses du jour dans l'émerveillement de la nuit, comme si toujours elle avait vécu là, dans une délicieuse turgescence de l'âme. Mais la mélodie s'éteignit, les petites fées sonores replièrent leurs ailes. Alors, avec douceur, elle releva le front, regarda.
Des masses opaques s'élevaient dans la nuit, les arbres entrechoquaient soyeusement leurs feuilles. Quelques minutes s'écoulèrent. Puis, comme la veille, le massif trembla, la silhouette humaine passa mystérieusement, discrètement, au long de la colline, et Madeleine, toute triste de ce départ, s'en étonnait. Pourquoi s'éloignait-il ainsi, pourquoi ne murmurait-il pas même une syllabe dans les ténèbres tranquilles? Peut-être s'était-elle trompée, peut-être ne venait-il pas pour elle?
Elle jeta un regard de courroux aux étoiles. Puis, il lui monta un doux sourire, avec un peu du défi de la femme. Oh, bien sûr, il n'aurait pas cette allure, il choisirait une solitude plus profonde que ce massif au flanc du château... Et s'il venait pour elle! Oh, s'il venait pour elle, comme il savait adorer humblement, souverainement, faire s'élever la voix d'un ange!
Madeleine levait les mains, commençait une prière de passion, un tendre remerciement à l'Immensité... mais tout à coup s'arrêtant, avec épouvante:
--Ah! mon Dieu!... Je ne puis pas... je ne puis pas l'aimer!
X
Vers neuf heures du matin, trois chevaux se tenaient devant le grand perron des _Corneilles_. Vacreuse et Victor de Semaise attendaient Madeleine. Elle parut, mais non vêtue en amazone.
--Eh bien? s'écria Vacreuse.
Elle, ses yeux baissés, la figure plus douce, comme féminisée davantage, répondit:
--Je ne monterai pas à cheval aujourd'hui. Je me sens lasse et nerveuse.
--Là! fit le père.
--Pas bien dormi encore, Madeleine? demanda Victor en observant la cernure de ses paupières.
--Non, répondit-elle... Mais je serais très ennuyée de vous retenir... Faites votre promenade comme de coutume... Moi, je préfère aller aujourd'hui à ma fantaisie.
--Ces diables bleus! dit rieusement Semaise.
Ils n'insistèrent pas, tous deux accoutumés aux caprices de la jeune fille, et, quelques minutes plus tard, ils détalaient vitement sous les chênes de l'avenue.
Madeleine, à l'ombre du grand auvent, aspirait la matinée, et elle voyait, sans regret, son hongre favori retourner à l'écurie. Sa pose était molle, en contraste avec ses fermes allures accoutumées, et elle n'avait aucun goût pour l'exercice du cheval, pour l'emportement d'une course violente. Bien plutôt rêvait-elle une promenade paresseuse, féminine, une traînerie par les sentes dominées de ramures, en forêt.
Elle rentra, alla frapper chez sa mère. Jeanne remuait un tas de paperasses, les rapports, les placets annotés par les secrétaires, toute une lourde besogne de femme dominatrice.
--Maman, dit Madeleine, tu n'aimerais pas une promenade sous bois... Il fait si beau et ces paperasses sont si laides...
--Non, répondit Jeanne, il y a ici des choses pressées.
--Que de peine. Si du moins cela te rendait heureuse!
Elle embrassa sa mère avec compassion, puis d'une moue gentille:
--J'irai avec nourrice, alors!
--Tiens! s'écria Jeanne... Je n'y pensais pas... pourquoi ne fais-tu pas ta chevauchée, ce matin?
--Ce n'est pas toujours gai, ces deux hommes... Victor me traite en garçon et papa en petite fille... et il y a des jours où l'on aime à être femme. Tu ne comprends pas ça toi, maman, tu as trop vécu en homme.
Et Madeleine, d'un coup d'ongle, dédaigneusement, fit s'envoler une brochure agricole, puis s'enfuit, s'en fut elle-même quérir sa nourrice. Celle-ci, campagnarde carrée, aux yeux herbivores, animal domestique d'insouciance et de docilité, était à l'office, finissait de déjeuner quand la jeune fille apparut:
--Nourrice, tu vas m'accompagner à la forêt, veux-tu?
--À la minute, chère fille.
La bonne femme se montrait heureuse d'accompagner l'enfant qu'elle aimait de tout son naïf coeur, l'enfant de son lait, son unique enfant, car celui de ses entrailles était mort...
Des choucas quittaient l'église, l'oiseau gaulois, allègre, montait musicalement dans le bleu, et un grand vol de pigeons, instable, s'accourcissant ou s'éparpillant, tournait à l'entour des fermes. Dans la coupe blonde de la vallée, le soleil coulait à flots vacillants; une brise alourdie atténuait la chaleur; les cerisiers déployaient leurs escarboucles, et Madeleine, légèrement appuyée sur la bonne nourrice, en tendre extase, voyait ramer les oiseaux, toute la tribu libre de l'azur, les petits corps ivres de lumière et d'oxygène, ces éternels enviés de l'esclave humain durement fixé sur son sol.
Avec un joyeux cri, une hirondelle de cheminée repassait perpétuellement auprès des deux femmes, le bec béant, rasait les coquelicots du chapeau de la jeune fille.
Mais la forêt était là, frémissante de vie, ouvrait son portail hospitalier, balbutiait au frôlement de la brise. Elles y entrèrent. La sève et le sang chantaient le grand cantique du désir, le désir des insectes silencieux dont les antennes effleurent les feuilles, le sonore désir des bêtes de lumière. Sous les piliers des hêtres, une prière s'élançait, se perdait dans les verrières du feuillage, et des prunelles de fleurettes apparaissaient sur le terreau.
Puis, les chênes dominèrent: des rayons entrelacés glissaient comme une trame d'ambre sur les mousses, d'autres se mouvaient sur les plis des écorces, uniformément, et des surfaces blanches éblouissaient comme de la neige. Quatre passereaux, aux angles d'un trapèze de ramures, contaient leur joie monotone. Et la chênaie persista longtemps, souveraine, autochtone du maigre terreau. Des fougères saillirent, délicates comme de l'orfèvrerie, un court taillis s'étala sous le firmament, et des herbes rôties craquaient sous les pas, une naïade argentée ruisselait entre les broussailles.
Madeleine, émue, s'accrochait quelquefois à une épine jaillie au bord du sentier.
Dans ce grand bain de nature, une sérénité, une acuité aussi, pénétrait la jeune fille. Les forces, autour d'elle, insinuantes, pressantes, l'accablaient; son sang grondait dans sa poitrine, comme le ruisseau sous l'herbe. Craintive, elle subissait la pesanteur de la folie végétale. Toute la forêt, le grand orchestre uniforme, sérieux, coupé de la vivacité des oisillons, du rire des petites bêtes éblouies de sécurité, toute la forêt récitait la même strophe de jeunesse.
Une illusion bizarre hantait Madeleine, lui faisait épier le sous-bois: il lui semblait qu'on la suivait. Par moments elle entendait comme un pas derrière elle, se retournait, ne voyait rien, restait inquiète, mais charmée.
--Tu n'entends pas quelqu'un marcher, nourrice? demanda-t-elle.
--Non, répondit la placide créature après avoir écouté une minute.
Brusquement Madeleine poussa un cri:
--Oh! le Paradis!
Enclose entre les futaies géantes, là vivait une solitude adorable où triomphaient les cryptogames, où, après l'ajourement des fougères hautes, de vie presque arborescente, venait la douceur épaisse des mousses, l'entassement des sporules sur le sol, une énorme bordure elliptique, tendre, d'ineffable monochronisme; et des pierres celtiques, sous l'âpre lichen, se dressaient mélancoliquement, hiéroglyphiquement, en mémoire de l'ancêtre sauvage. Au centre, une mare ronde étalait les algues, la lentille fine, sans un arbrisseau sur ses bords, parcourue de gerris mélancoliques. Des lueurs vives y reposaient, lentement balancées selon l'oscillation des feuillages. Puis, au fond, s'ouvrait la grotte d'une dryade, décorée du velours et de l'argent silvestre, et deux hêtres la dominaient, posés sur un monticule, leurs troncs envahis de mousse au nord, nus et bleuâtres au midi.
Madeleine, les narines tremblantes, un doigt levé naïvement, était la délicate déesse, innocente et éblouie, de la solitude. Derrière elle, comme une grosse nymphe comique, la nourrice gardait le silence, ouvrait la bouche largement.
Un daguet passa, dans sa grâce furtive, s'enfuit en froissant les fougères; un oiseau vocalisait intarissablement, très loin, dans une gamme grave et vive; d'autres chants plus sourds, plus intermittents s'épanouissaient; la large mère nature semblait miséricordieuse autant qu'opulente; un pic s'acharnait, abattait son bec lourd; des ailettes diaphanes vibraient dans les pénombres pleines de pluie lumineuse, et la jeune fille se perdait dans un rêve d'universelle croissance, croyait percevoir un peu de la vie, du mouvement des atomes sous l'écorce de l'arbre, dans le sein de la terre, se sentait elle-même en chemin d'épanouissement devant la beauté parsemée là, devant le souverain labeur, indomptable, qui rend l'âme modeste, remet _au point_ la vanité humaine.
--Nourrice, dit-elle à voix basse, venez nous asseoir dans la grotte.
Et la fée parisienne et la grosse rustique passèrent sans bruit sur l'épaisse fourrure végétale, allèrent s'asseoir dans la grotte, émues diversement, l'une ensevelie dans une joie religieuse, vaguement reconnaissante à l'Inconnu, l'autre ayant quelque peur, un petit frisson sur sa peau rude, la pensée que des esprits dangereux pouvaient errer par là.
--Ma chère enfant, dit la nourrice après quelque hésitation, on dit que l'endroit est mal hanté...
--Mal hanté! dit Madeleine... Allons, nourrice, rassure-toi, les vilains esprits ne vivent pas dans de si jolis domaines.
--N'empêche, fit la paysanne, qu'il en a cuit à Jean Mataire pour avoir passé par ici le soir...
--Ah! le soir, nourrice! fit Madeleine avec un gentil rire. Et puis, bien sûr, il n'y avait pas même de lune.
--C'est vrai, chérie... mais tout de même... Il s'a cassé la jambe... Pour sûr, tous les anciens du pays le savent, il y a de vieux esprits très méchants, ici.
Madeleine inattentive, se reprenait à son rêve. Une félicité abondante circulait dans ses veines, avec le vague ennui, la nostalgie d'une terre inconnue. Ses lèvres s'entrouvraient, elle aspirait passionnément l'oxygène pur et ses grands yeux, dans la splendeur fine de son visage, étaient amoureux inexprimablement.
--Écoutez! fit la nourrice avec effroi.
Toutes deux avancèrent la tête dans la demi-ombre de la grotte. Entre les hauts piliers de la futaie, c'était la voix d'un cor de chasse, mais douce et tremblée, bien plus faible que l'intarissable chanson de la grive. Elle s'enflait cependant, rampante, priante, approchait. Madeleine, toute pâle, dans la mélodie inconnue, reconnaissait le mode du violon nocturne... Et le cor devenait large et grave, s'élevait, s'abaissait, comme la grande voix de la forêt amoureuse, s'éteignait lassé, reprenait, écouté des petits oiseaux.
La nourrice, avec peur, ouvrant au large ses prunelles, murmurait des prières vitement. Son pauvre esprit, en plein Pandémonium, voyait surgir le monde vague, les bêtes fauves de la sorcellerie et, aux pauses de la musique, s'étonnait que la mare restât immobile, que des jambes grêles ne parussent pas derrière le lichen pâle des pierres anciennes.
Le cor se tut. Madeleine, penchée, son âme captive, vainement essayait la lutte contre ses tendresses, contre toutes ces voix charmantes qui bruissaient dans elle comme les feuilles dans la forêt. Et, la figure cachée entre ses doigts, l'aveu jaillissait d'elle en un simple tremblement de la lèvre:
--Je l'aime.
XI
Un mystère de crépuscule accompagnait l'amour au coeur de Madeleine. De toute l'attitude de la vierge émanait on ne sait quel charme de mansuétude, même de solennité. Elle devenait taciturne, avec des revifs soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme de nuances modestes, des gris jolis, des bleus sombres relevés de tulle, de ruches fauves, et la finesse blanche de sa face et de son cou jaillissait de là adorablement.
Le combat, pourtant, n'avait pas cessé en elle. D'un coup de flèche, le remords troublait souvent sa poitrine. En vain sa conscience se dérobait derrière l'argument d'un amour impossible, un amour qui devait mourir sans l'échange d'une parole. Madeleine concevait très bien le sophisme là dessous, et tout son être protestait, se révoltait contre la désuétude du beau rêve. Bien plutôt son être intime se berçait d'une pensée d'éternité, d'une communion plus complète avec celui qui n'osait conter ses tendresses que sous les ténèbres faiblement brasillantes du firmament constellé.
Toute cette métamorphose, fort peu déguisée, n'était pas pour être saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par Jeanne, absorbée dans ses tracas d'ambitieuse. Mais le fiancé était d'autre mesure. Il commençait à s'inquiéter. Jusqu'alors, exonéré de souci par le caractère ouvert de Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles. Modérément passionné, trop las encore de récentes aventures, il n'avait pas essayé de se faire aimer, aurait trouvé la tâche ardue. Au total, son siège était fait. Décidé à la vie au pas, il jugeait mauvais d'être tout d'abord adoré de sa fiancée, remettait à plus tard, quand naîtraient les premiers orages, d'endosser la cuirasse de guerre. Alors, intervenant à propos, se montrant subitement transformé, il détournerait à son profit les premières aspirations dangereuses de sa jeune femme, saurait être pour quelques mois l'amant au moins une fois désiré par l'épouse.
Dans cet avenir prévu, le Parisien s'était enfoui avec délices. Croyant bien écarter toute anicroche, il capitonnait son existence, vivait de régime, insensible à la grâce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne s'y rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la ruse et tout le mobilier de soupçons qui se rencontrent toujours dans ces égoïsmes féroces passés à la filière de l'expérience. Aussi les anomalies de Madeleine ne lui échappaient guère, et il voulut en avoir le coeur net. Un matin donc qu'elle avait encore refusé de monter à cheval, Semaise dit à Vacreuse:
--Madeleine est singulière depuis quelques jours, ne trouvez-vous pas?
--Je n'ai rien remarqué, dit Vacreuse.
--Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus à cheval, qu'elle a perdu tout son feu.
--Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!
--Les caprices, que je sache, ne la font pas si pâle habituellement.
--Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'écria Vacreuse avec trouble.
--Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du souci... elle a modifié son vêtement... s'est convertie à des nuances de cloître, elle qui adore les couleurs de soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante d'ailleurs que jamais.
--Alors quoi? demanda l'autre.
--Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de se conter une histoire rose.
--Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout bonnement.
--Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois que Madeleine rêve d'idylle.
--Bah! Tant mieux pour vous!
--Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-père.
--Comment! balbutia l'autre, scandalisé.
--Écoutez. Vous pensez bien que j'aurais gardé mes observations pour moi, crainte de vous donner de l'ennui, si je n'avais aucun motif de vous en instruire. J'avais d'abord attribué le malaise de Madeleine à quelque trouble physique, puis à des aspirations vagues... mais l'ensemble de mes notes me portent à croire qu'il y a _quelqu'un_. Oh! pas de gestes, je sais Madeleine incapable d'une intrigue... elle est trop loyale, elle dirait tout plutôt. Mais, mon ami, et c'est tout ce qu'il me faut savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs quelque jeune homme beau, distingué, que Madeleine pourrait entrevoir, en passant, dans sa promenade quotidienne avec la nourrice?
--La croyez-vous donc capable... à la seule vue d'un beau freluquet...
--Je crois tous les romans possibles, voilà tout, interrompit Semaise. Madeleine a justement--et ce n'est pas de ma part un reproche--la nature qu'il faut pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je préfère pour son bonheur et le mien, que son premier coup de passion porte sur moi, vous feriez bien, cher beau-père, de répondre clairement à ma demande.
--Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...
--Personne, bien sûr?
--Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.
--Pas de gaillard exerçant un métier original, vêtu bizarrement--pas de fils de fermier instruit à la ville?
--Non.
--C'est drôle; mais vous vous trompez peut-être... Vous pouvez avoir mal observé. Il sera bon de questionner Madame Vacreuse.
XII
Au retour de la promenade, Jeanne consultée répondit comme son mari. Semaise crut s'être trompé, mais continua d'être en éveil, et sa vigilance s'augmentait encore du frétillement d'une petite tendresse dans son coeur froid.
La campagne, sans doute, la monotonie des habitudes sous un ciel impeccable, dans une atmosphère balsamique, surtout la métamorphose de Madeleine, sa féminéité jaillissant de l'adolescence, pénétraient sous le cuir épais du scepticisme, remuaient des impressions jeunes, des souvenirs de printemps humain dans le fiancé.
En se levant au matin, en ouvrant la fenêtre où entrait un grand flot pur--la senteur de la roseraie des _Corneilles_, des vergers, des plantes rustiques--il restait surpris, sentait se dissoudre sa glace d'âme. Il humait, blême, avec une clarté montant à ses yeux, un peu de sang à ses tempes, vaguement sentait un renouveau, une naïveté agréable.
De vieilles peuplades de pensées, dans la fraîcheur ancienne, la largeur des vingt ans, le hantaient, tout ce qu'il avait oublié à la fadeur des nuits blanches, toutes les choses évanouies sur la route du passé. Il lui semblait qu'il avait été dix ans en geôle, dans l'ombre et la vétusté, à tourner autour de murailles nues, et respirant rapidement, les bras ouverts, un cri lui montait:
--Ah! la jeunesse... la jeunesse!... Champagne du coeur!
L'idée lui venait d'être heureux, à la campagne, avec Madeleine, de prendre le baume de l'existence, sans s'inquiéter, dans la persistance de son égoïsme, s'il pourrait, faible, usé, suffire à la vierge épanouie. Mais, au déjeuner, une nébulosité revenait se poser devant ses rêves.
À l'attitude de Madeleine, il la percevait absente de lui, en course au pays d'Éden, tout au plus l'aimant en camarade. Ennuyé, jetant furtivement un regard sur sa tête demi-chauve, dans la glace, il se demandait comment faire? Parfois il taquinait la jeune fille, essayait de capter son attention. Elle, avec un sourire, une minute faisait l'aumône de cette attention, puis, distraite, retombait au doux monde intérieur, restait vague, incohérente.
Accablé, ployant ses épaules comme sous un faix pesant, il achevait nerveusement une tasse de café, allait au dehors, murmurant:
--Oh! Je découvrirai le gaillard qui a fraudé l'octroi!...
Embarrassé devant les parents à qui ses soupçons avaient dû paraître ridicules, il ne pouvait surveiller à sa guise Madeleine, le matin surtout où il subissait la promenade avec Vacreuse, et il tourmentait son cheval, déchirait ses cigares d'une mâchoire impatiente. L'après-midi, il avait plus de largeur d'allures, mais alors Madeleine sortait rarement, et toute sa tactique restait infructueuse. Souvent, las, il se disait:
--Bah! il n'y a personne... Madeleine se paie une loge au théâtre bleu... et voilà tout!
Il n'en gardait pas moins sa défiance.
XIII
Une après-midi, alors que l'ombre des arbres devenait longue déjà, Madeleine et la nourrice sortirent. Elles contournèrent d'abord l'orée du village, puis prenant par la place communale, elles se trouvèrent devant l'église.
La porte était ouverte, une porte basse, cintrée, peinte de gros vert, fortifiée de cent clous énormes, et la jeune fille aimait voir, dans une niche au dessus, un vieux, très vieux Saint-Jean, entre deux autres apôtres, tous trois découpés délicatement dans la pierre.
Elles entrèrent. Le dallage bleu était neuf, proprement entretenu par le sacristain. Devant les reliques d'un saint--quelques os dans une boîte d'argent--des cierges de consécration brûlaient avec une odeur de mouton. Par les verrières rustiques une lumière sourdait, aimable et naïve, et des rayons jonquilles, rubis feu, bleu intense, éclairaient les piliers, les chaises, le dallage.
La chaire datait de loin et des manoeuvres avaient revissé des têtes abominables sur des corps bi-séculaires, y avaient couché de l'ocre. L'autel, dans une pénombre fraîche, jetait des lueurs d'or, de vieux cuivre et d'argent; une grande candeur descendait du plafond repeint en bleu, un bleu de bluet, avec de larges étoiles en dorure, et une tête rose et blonde de Jésus, souriant d'un air de niaiserie, reposait dans ce firmament.
Madeleine erra dans le silence des nefs, avec de l'amour pour les humbles qui venaient là s'agenouiller les dimanches, idéalisant, dans un rêve d'Éden, l'innocence des mains calleuses, la douceur des faces hâlées, la fraternité des travaux champêtres; pénétrée de l'identification que toute âme affectueuse a faite en rencontrant brusquement un séjour de pauvres, une maisonnette, une rue précaire, branlante, un champ où traîne un outil de labour. Et c'était un flot de beauté qui brusquement jaillissait d'elle dans l'église de paysans.
Les tableautins ridicules du chemin de la Croix, le supplicié en robe rudement rouge, à figure inexpressive, les absurdes soldats romains, les saintes femmes, la ravissaient à ce moment, bien au-delà des chefs-d'oeuvre d'un Vinci, et elle aimait encore une statuette de sainte, en bois, sa mante dévorée de vers, jolie encore dans l'encadrement d'un capuchon, un angelet posé sur son épaule, murmurant quelques paroles célestes à une fresque de barbares, à une vaguerie de personnages grossement bibliques, des Abraham, des Moïse, des Josué, Adam et Ève écoutant la harangue d'un large Dieu le Père, un Dieu le Père à face de traîneur de charrue. Des ogives étaient réparées en plein cintre, les meneaux sertis de petites vitres éclatantes, avec le dédain des transitions, et l'élan des nervures s'entrecoupait de plâtrages.
N'importe, la vierge, à cet endroit discret, silencieux, humide, un peu moisissant, trouvait un charme rare, participait d'un mystère de Divinité, et, assise sous la chaire brune, elle s'attardait à chaque détail, les rudes et les ingénus, émue par l'idée que les pauvres avaient trouvé du plaisir à s'arrêter devant ces choses.
Graduellement, en elle, s'élevait un bruit de Messe et de Patenôtres, un bourdon d'orgue, un plain chant. Alors, elle ferma les yeux quelques minutes, la tête posée sur ses mains, rêvant à sa religiosité d'enfance.
Mais, dans l'enfoncement, il s'entendit un pas léger. Elle leva la tête, regarda.
Une silhouette d'ombre disparaissait, devenait invisible. Elle se dit que c'était _lui_, qu'au détour d'une colonne il l'épiait, l'enveloppait de contemplation.
Et ses impressions devinrent plus mystiques encore, l'ascension de sa pensée plus rapide, tandis que s'idéalisait la pâleur de sa face, si bien qu'elle semblait une admirable statue d'église.