Chapter 2
Jacques Laforge grandissait, orphelin, ayant perdu sa mère très jeune. Des exquisités se révélaient en lui, une douceur contemplative. La gâterie autoritaire de M. Laforge rendait les serviteurs humbles et craintifs; il n'y avait point là d'égaux, de frère, de soeur, pour susciter les querelles de l'enfance, réveiller les instincts de colère; la santé du petit le préservant, d'ailleurs, d'être fantasque ou despotique, aucune âpreté n'avait germé en lui.
On le laissait libre de jouer, de courir par la maison, par le vaste jardin, et naturellement grave, peu parleur, cela lui suffisait. Les bonnes plantes, les bêtes domestiques, les oiseaux, les insectes, le ciel capricieux de nos latitudes tenaient dans les souvenirs de Jacques la large place qu'ils tiennent aux âmes septentrionales éprises de nuances fines et de douceurs analytiques.
Le jardin ami le gardait tout l'été, servait à ses paisibles ébats, à ses menues contemplations. Ce furent d'abord des choses à sa taille: de grands lys blancs soufrés de pollen, des primevères, des myosotis, des pensées polychromes, des cinéraires poudrées à frimas. Puis les arbrisseaux eurent leur tour, toute la bordure des massifs, les aucubas, les buis, les vinetiers, les symphoricarpes aux baies blanches éclatant comme des pétards entre les doigts. De plante en plante l'enfant courait, butinait la moisson merveilleuse des formes fraîches de la vie végétale.
Au long des murs, entre les branches d'un cerisier étaient de grosses chenilles brunes; une carapace métallique glissait à ras du sol, le carabe, bête de proie au corselet dégagé. Des fourmis montaient, descendaient le tronc d'un marronnier, chargées de leur progéniture, du maillot blanc, plus gros qu'elles, où dort, du sommeil des métamorphoses, l'espoir de la race. Une coccinelle faisait une tache rouge sur une feuille; il la prenait au creux de la main, elle semblait morte, exhibait son ventre de cuir verni. Dans des coins perdus, plus sauvages, des lisières de pelouse, où l'humus était noir, l'ivraie couchée bien verte, des bêtes un peu terribles rôdaient parmi les mottes, se tenaient au sommet des tigelles; parfois, dans un affreux pullulement des stercoraires cuirassés de bleu, lents et lourds avec des parasites plein le dos.
Un petit ami qu'il avait étant mort subitement, Jacques, frappé d'une affliction immense, avait dû être arraché pour un temps à la campagne où des souvenirs trop frais lui faisaient saigner l'âme. Amené à Paris, il y prit les premiers éléments d'instruction. Son intelligence se compliqua des troubles de la science, de l'effroi qu'éprouve l'oisillon humain à ses premiers coups d'ailes dans l'abstraction, dans l'infini. Il aimait déjà le vertige qui accompagne certaines idées, cette défaillance du coeur que donnent les questions insolubles, la révélation fugace des beautés, toutes les échappées brusques sur l'Inconnu.
Il prenait une jouissance nouvellement entrée dans sa vie, le jeu du violon. Toujours la musique l'avait attiré. Un chant, la vibration d'une mélodie sur un instrument quelconque, le tenaient immobile, grave, avec une tumultueuse couvée de sentiments. Son père lui donna un professeur de piano à qui l'enfant arracha des leçons de violon. Rebuté d'abord des obstacles de l'instrument, Jacques crut perdre tout plaisir, toute poésie à tâtonner sur le clavier ou sur les cordelles, à chercher péniblement des sons qui jusque-là lui étaient venus de source; mais une récompense considérable l'attendait: la révélation de l'harmonie. Ses doigts ne s'abaissèrent plus en vain sur les touches, et chaque accord juste éveillait en lui la deuxième puissance de l'Art, le plaisir de tisser la trame précieuse des ondulations se pénétrant, se mêlant, se repoussant dans les lois divines de la beauté.
Une passion rivale tenait en échec la musique, l'amour du Nombre. Il avait dans l'esprit l'obstination qu'il faut pour résoudre les problèmes de mathématiques. Ce furent ses luttes à lui: il courait les solutions, en cherchait à plaisir les difficultés, passait des jours entiers à retourner la même question dans sa tête. L'algèbre l'avait irrité au commencement par son allure un peu mystérieuse, mais bientôt il en raffola, étonnant ses professeurs par de considérables progrès théoriques en contraste avec une maladresse à manier le chiffre, de fréquentes erreurs d'opération. Mais la géométrie le ravit du coup. Elle donnait un aliment à la rectitude de son intelligence, à sa soif d'absolu, de vérités incontestables.
Il était entré au lycée très tard, dans les classes supérieures, d'ailleurs plus avancé que ses camarades. Une fois mis en rapport constant avec ses semblables, la hauteur de sa nature apparut: il montra le dégoût de la brutalité, la soif de justice, d'instinct prenait le parti des faibles. Très doux, mais d'un courage éprouvé, d'une force redoutable, il se fit respecter de tous, et cela malgré sa réserve qui eût prêté au ridicule chez d'autres, cette réserve qui le faisait s'abstenir des jeux profanateurs, des moqueries contre ce qu'il trouvait vénérable, des espiègleries méchantes. Bientôt ce ne fut plus seulement le respect qu'il obtint, mais l'amour. Il était difficile, en effet, de ne pas l'adorer avec ses grands yeux celtes baignés d'une lueur bleue, qui regardaient en face sans impudence et sans peur, laissaient s'épandre l'expressivité d'une belle âme, de ne pas adorer l'être de sacrifice qu'il était, se donnant sans calcul, avec son rire franc au plaisir, sa volonté puissante contre le mal, sa haine de la tyrannie et du vice.
C'est au lycée qu'il comprit la Patrie, qu'il pleura le désastre de 71; c'est là qu'il entrevit, à travers la bonté native, à travers son horreur de l'homicide, le rude devoir du Français défendant sa civilisation. Son père eût préféré le voir mordre à la chicane, s'adonner à la fabrication de thèses ronflantes et suivre des cours de déclamation. Mais le jeune homme tint ferme et déclara vouloir se préparer aux études militaires.
V
Tout annonçait que Madeleine Vacreuse serait aussi belle que sa mère. Elle en avait les yeux superbes, le visage aux contours d'Ionie, certaines idiosyncrasies charmantes et aussi, jusqu'à un certain point, le caractère. La vie de Madeleine tenait, d'ailleurs, entièrement dans son adoration pour sa mère. À leur éveil ses facultés s'étaient tournées vers elle comme vers la source des biens qui l'attendaient dans ce monde. Son éducation se fit en quelque sorte par influence: aimer, admirer, imiter sa mère, avoir pour idéal de lui ressembler physiquement et moralement, la croire supérieure à tout et à tous en beauté, en sagesse, en intelligence. Et cela suffit à créer une adorable jeune fille, bonne, aimante, dévouée, encore que la mère ne fût ni douce, ni affectueuse pour d'autres que pour sa petite. Beaucoup des défauts maternels se retrouvèrent qualités chez l'enfant: l'inflexibilité hautaine de l'une fut chez l'autre religion de la parole donnée; la froideur, sévérité; le despotisme, dévouement; la brutalité méprisante, qui excluait jusqu'aux mensonges cordiaux, amour de la droiture.
Jeanne, charmée des bonnes dispositions de Madeleine, les encouragea, s'en attribua le mérite. En un seul point elle sortit fermement de ce rôle: elle imposa à la jeune fille sa haine des Laforge et ce sentiment, accepté par la fillette, fut robuste et tenace comme si toutes les virtualités méchantes se fussent portées là. Madeleine sut haïr comme elle savait adorer, d'instinct. Sa féminéité ne rechercha point de motifs; il lui suffit que sa mère crût ainsi. De plus libres natures eussent succombé à l'enveloppement insidieux de la terrible rancune, au magnétisme des colères, des indignations, aux histoires de fiel et d'amertume. Elle haïssait à douze ans sans les connaître les Laforge et plus spécialement, par similitude d'âge, le petit garçon innocent que les foudres de Jeanne frappaient sans pitié. Sa rancune prit une âpreté plus vive à l'approche de la nubilité, à l'âge ingrat des filles où la nature prélude à la tendresse par on ne sait quelle morosité morale, quelle sécheresse des contours. Le petit Laforge perdit alors son caractère de monstre idéal, il devint net, corporel, obséda de sa laideur, de sa matérialité menaçante. Il _exista_: elle le vit dans toute figure antipathique, dans les traîtres de roman, les criminels de la troisième page des journaux. Elle prévoyait ses perfidies, songeait à se défendre, combinait des plans. Durant une période, elle le voulut rôdant aux environs du château, dans le vague des taillis; elle trembla pour son chien, son chardonneret, un canard préféré. Puis il hanta ses rêves: souvent il avait des formes hideuses, parfois sur un corps d'enfant, une tête de vieillard, mais presque toujours il voulait embrasser Madeleine, promettait la paix, et la jeune fille, si furieuse qu'elle en fût à son réveil, s'abandonnait à ces baisers avec le plaisir de sa sécurité refaite.
VI
La chute du Maréchal, survenue vers l'époque où Jacques entrait dans le génie militaire, en qualité de sous-lieutenant, vint raviver toutes les colères de Jeanne. Le même coup qui replongeait Vacreuse dans une obscurité profonde, exhaussait légèrement Pierre, lui donnait une notoriété fugitive. La haine de Madame Vacreuse fut alors aussi violente que celles qui faisaient assassiner les familles aux siècles passés. Et Madeleine refléta ces grandes passions de sa mère, palpita frénétiquement en maudissant les Laforge, lança des imprécations de ses belles lèvres rouges.
Jacques était bien loin de pareils sentiments. Il ne songeait qu'à son devoir, se montrait un grave, un austère serviteur de la Patrie. Son père lui allouait une pension royale et le jeune homme se sentait une honte de cette fortune imméritée, ne voulait pas la dépenser en plaisirs. Sans avoir encore toute la lucidité du juste, il en avait les principes au fond de sa haute nature. Il employa l'énorme revenu à faire du bien dans sa compagnie, augmentait le confort des soldats, procurait des professeurs et des livres aux studieux, des plaisirs sains à tous, offrait des primes à ceux qui trouvaient quelque menue amélioration dans l'exécution des travaux, enfin dépensait beaucoup d'argent en expériences mécaniques, chimiques, balistiques dans le but d'ajouter quelque engin perfectionné à la richesse défensive de la France.
Il fut de l'expédition tunisienne. C'est là surtout, aux bivouacs, aux travaux difficiles, qu'il se montra admirable comme officier et comme homme, plein de pertinacité, d'ingéniosité et de coeur, donnant son intelligence, ses bras et sa bourse à la patrie et aux soldats.
Et c'était au retour de Tunisie que le hasard amenait Jacques à la fête de l'Américain O'Sullivan, et le mettait en face de sa jeune ennemie.
Quinze jours plus tard, les Vacreuse partaient pour leur château des _Corneilles_.
VII
Depuis son arrivée aux _Corneilles_, Madeleine s'endormait difficilement le soir. Un trouble était en elle, une nervosité rêveuse, non sans charme, et elle s'accoudait sur l'allège de sa fenêtre, s'oubliait à contempler les estompes de la nuit. La Lune grandissait, chaque jour s'attardait davantage sur l'horizon, et la jeune fille, depuis une semaine avait vu s'émousser les cornes et se remplir le petit croissant rougeâtre.
Un soir, elle était penchée, immobile, devant le silence du val. Les rayons oranges de la Lune dichotome, basse à l'Occident, dessinaient pâlement sa figure sur la nébulosité blanche de sa robe. Elle se sentait l'âme fraîche, un peu inquiète pourtant.
Au loin, des rainettes chantaient sur les roseaux, la forêt tremblotait harmonieusement, un peuplier solitaire était la silhouette d'un élégant colosse, un vague étang s'argentait entre des fermes. Elle soupira. Confusément elle désirait quelque chose, à toute cette splendeur nocturne trouvait du chaos, et son jeune coeur se gonflait, murmurait contre sa poitrine.
--C'est beau pourtant... Si beau! dit-elle à voix basse.
Elle leva le front vers la Lune; elle avait l'illusion de la voir descendre la pente rapide du firmament. Une église paysanne se projetait au-devant des rayons, était noire et délicate, les étoiles luisaient plus fort, le demi-disque, toujours grandissant et s'empourprant, semblait s'endormir sur un lointain monticule. Enfin, il disparut. L'ombre fut plus lourde sur le paysage, Madeleine se sentit très seule.
--Pourquoi suis-je triste?
Elle songea à sa vie future, à son mariage, à Victor de Semaise. Son fiancé ne lui troublait pas le coeur. Elle l'estimait élégant, en était même fière. C'était tout. Je ne sais quelle extinction dans le regard du jeune homme, quelle lassitude sur sa blême face, quel néant atrophiait, éloignait la tendresse.
Elle essayait pourtant de s'attacher à lui. Elle l'avait accepté de plein gré, par ignorance. Elle se figurait mal l'amour, malgré les lectures secrètes, les volumes empruntés mystérieusement. Puis, si jeune, elle ne vivait que dans le présent ou dans les courts avenirs d'adolescence. D'ailleurs, tellement passionnée de sa mère, elle en épousait les haines et les engouements, avait été décidée, dès le premier mot.
--Si j'avais sommeil, du moins!
Elle n'avait pas sommeil, sa veillée devenait plus misérable et plus douce, et elle absorbait longuement la bonne odeur de la nuit. La légère brise était anéantie, une immobilité immense dormait sur la vallée, les rainettes se taisaient. Dans l'auguste paix des ténèbres, elle essayait de bâtir un édifice de projets, se figurait des choses de lecture, des contrées, des villes, des arcatures de palais, des dômes, des aqueducs levés gravement sur des paysages, la virginité d'une haute montagne, des Victoria Regia, au soir tombant, nageant en neige, en nacarat tendrement rose, entre la splendeur des feuilles colossales, sur un lac vierge religieusement dormassant sous le vol des némocères, dans le clapotis des monstres de l'abîme. Et d'autres choses plus menues, des retraites frêles, abritées entre des colonnettes, sous des plantes grimpeuses, des objets gracieux d'ameublement, des langes d'enfant. Mais la lassitude revenait, comme un ensevelissement de son âme dans la nuit, et elle se sentait très petite, débile, rêvait à des contes de candeur, à quelque bon lutin qui viendrait la consoler, lui susurrer des légendes à l'oreille, bien mystérieusement.
Tout à coup elle eut le frémissement d'un rêve.
Dans le silence, une musique fine venait de s'élever, une lente et légère ondulation qui semblait monter aux Étoiles, la voix continue, infiniment chromatique d'un violon. La mélodie était belle, triste et inconnue. Elle devait sourdre de la crête d'un massif déclive, un peu à droite, hors du jardin, là où brusquement se resserrait le domaine, où le château confinait aux emblaves. D'abord surprise, la jeune fille écoutait, très émue, la poitrine orageuse.
Continuellement, la musique semblait s'affiner, s'épandre en analyses harmonieuses, devenir plus plaintive et plus suppliante sous la caresse de l'archet, raconter quelque histoire bien mélancolique et bien lente de Calvaire, d'Exil, de Paria. Mais, pour Madeleine, le violon ne contait qu'une légende d'amour, de désespérance, de trop noire résignation, une histoire des profondes racines du coeur, et deux grandes larmes descendaient au long des joues pâles de la vierge.
Pourtant, un délice la pénétrait, un frémissement de bonheur tout à travers sa chair, et plus la mélodie s'assombrissait, balbutiait, plus il lui semblait être dans un coin d'Éden, dans la réalisation de ses plus beaux rêves. Et quand, au finale, de légers silences entrecoupaient le chant, que l'instrument se mettait à grelotter, que les cordelles avaient des notes basses comme des vols d'abeilles, quand les dernières mesures s'épandirent ainsi que des larmes, des soupirs de détresse, puis moururent en filigranes de musique, en prière suprême, elle tenait sa figure entre ses mains, les joues tout humides et le coeur plein de ravissement.
De nouveau régnait le silence. La solitude était élargie, plus vierge, le battement des astres ralenti, une monotone rainette coassait sa plainte humide, et Madeleine se demandait qui donc était venu lui chanter ce nocturne. Mais le massif frémit, une ombre humaine passa parmi les arbres de la colline, furtive, se dissimulant, et la vierge restait toute fiévreuse, en plein poëme, le cerveau rempli d'imaginations merveilleuses, de choses plus belles que la vie n'en comporte. Son ennui avait disparu, je ne sais quelle joie profonde vibrait dans l'espace. Sans remords, imprévoyante, elle s'abandonnait à un flux de tendresse, à la pensée d'un amour noble et large montant vers elle, du fond de l'ombre, respectueusement.
Un à un, des fragments du nocturne revenaient à la mémoire; elle revoyait le départ de la silhouette taciturne sous les feuillages, se grisait du mystère, et le bondissement de son coeur, des impressions rapides et répercutées, peu à peu lui épelaient une page inconnue, la page immense de sa jeunesse, de sa puberté épanouie.
VIII
Au matin, Madeleine se levait très étonnée. Une impression bizarre la prenait au ressouvenir de la scène des ténèbres, une impression de non réalité, de mystère, comme d'une chose lue dans un livre ou vue au théâtre. Mais les détails apparaissaient trop nets, et un peu de son émotion renaissait, une émotion chaste qui amplifiait délicieusement le mouvement de ses artères. Elle eut très peu d'appétit, se montra distraite au déjeuner, répondant de travers à Victor Semaise, à ses parents. Durant la chevauchée matinale qu'elle fit à la lisière du bois, entre son père et son fiancé, elle n'eut pas ses beaux rires sonores, toute sa frétillante et jolie innocence.
Grave, ses superbes yeux un peu las, elle savourait on ne sait quelle germination nubile, sentait un être de passion s'éveiller, briser en elle la coque puérile. Ce grand renouveau l'étourdissait, et le firmament, les feuillées jeunes encore, ces petits nids pleins d'éclosions suspendus dans le frais tissu vert, les neiges éparpillées et les soufres ardents des corolles amoureuses, le gentil village posé parmi les prairies, sa pointe enfouie dans le bois, son clocher pointant modestement dans la pureté du bleu, étaient comme une subite création pour les yeux de Madeleine, des choses nouvelles, infiniment jeunes, infiniment féeriques.
--Qu'as-tu Madeleine? disait son père. Ton pauvre cheval est tout abasourdi de tes caprices.
--Je n'ai rien, dit Madeleine.
--Naturellement! fit Semaise avec un sourire.
Elle commençait à se reprocher ce qu'elle _avait_. Sa conscience lui disait des choses désagréables, analysait les périls de l'aventure. Pourtant était-ce un péché, ce rêve si nuageux, cet inconnu de légende à peine entrevu vaguement à la lueur des étoiles? Au fond, un plaisir d'imagination, une jolie extravagance qui, sans doute, s'évaporerait comme les petites nues au firmament d'été. Et des excuses naquirent, firent la guerre aux scrupules, amusant Madeleine à la façon dont les joujoux philosophiques préoccupent les gens graves.
Elle s'en revint ainsi, lutinée par ses compagnons, hésitante, avec son petit mordillement des lèvres. La matinée restait douce adorablement, juxtaposait le trouble du jour tiède au trouble intime de l'adolescente. Elle souffrait beaucoup de toutes les beautés éparses, des petits cris entrecoupés des friquets, de la montée harmonieuse des alouettes, des nuées minces bues une à une par le soleil, des fils aranéens flottant délicatement entre les ramures, de tout ce paysage de bonheur, plein d'ailettes diaphanes, de cellules vivantes, de bestioles et de fleurs fécondes.
--Madeleine, fit Semaise, vous avez mal dormi, n'est-ce pas?
Et cette simple question l'agita beaucoup. Oh! oui, qu'elle avait mal dormi. Elle résolut qu'elle ne s'accouderait plus le soir à la fenêtre. Toutefois, une telle résolution l'emplissait de mélancolie noire, puis de nervosité et elle jeta brusquement son hongre au galop, suivie de ses compagnons étonnés. Et dans l'ivresse du mouvement, ses cheveux un peu dénoués, elle murmurait:
--Pas de rêves, Madeleine!
Quand le soir fut venu, que Madeleine se retrouva seule dans sa chambre, sa lampe éteinte, elle resta hésitante, la main sur la crémone de la fenêtre, tandis qu'une lumière pure s'osmosait à travers les rideaux. Elle murmura:
--Il n'est pas très tard encore... _il_ ne viendra qu'au coucher de la lune...
Et doucement elle ouvrit la fenêtre, s'accouda comme la veille. Or, la Lune avait grandi légèrement, devait plus longtemps rester sur l'horizon; le village était enseveli dans la lueur calme, les rainettes chantaient, l'étang brillait comme du mercure, et tout cela était beau autant qu'à l'époque des peuples lacustres.
--Peut-être ne viendra-t-il pas?
Cette pensée la mordait. L'angoisse palpitait dans sa chair. Oh! la Lune allait mettre des temps infinis à descendre l'Occident! Elle regardait fixement le clocher, fâchée de ne voir pas son ombre grandir plus vite. Puis elle se trouva ridicule. Puisqu'elle ne voulait plus écouter! Oh! bien certainement elle allait fermer la fenêtre, elle allait dormir, elle n'entendrait pas le nocturne. C'était son devoir. Qui était-il d'abord, ce musicien. Un paysan peut-être, un rustre, qui sait?
--Oh! un rustre! s'exclama-t-elle... Jamais!
IX
Alors, elle voulut se figurer comme il était, béante de n'y avoir pas songé plus tôt. Elle échoua. Il restait dans son imagination tout vague comme la silhouette entrevue sous les arbres, vague comme la nuit et profond comme elle. Quelque chose des religions s'y mêlait, l'attouchement de l'Invisible, et Madeleine regardait avec stupeur les plages stellaires. Elle chuchotait, elle priait. Elle était dans l'Ophyr du coeur, la contrée où toute âme a plané, posé, oublié les vissicitudes.
Le temps s'écoula, goutte à goutte, la Lune reposait déjà sur le monticule et, dans le blêmissement auguste de son départ, des astres se ravivaient au fond du sanctuaire, comme des cierges par un temps froid. Le clocher était noir, intensément, le Sphinx de l'ombre balbutiait son énigme à la chênaie, et Madeleine n'avait plus la force de quitter la fenêtre. Quoiqu'elle eut écouté, épié, l'arrivée de nulle créature humaine n'avait été perceptible. Une nostalgie chimérique dilatait sa poitrine:
--Il ne reviendra pas!
Elle se pencha plus fort. Elle avait peur, à présent, de voir partir la Lune; elle plongeait sa petite main dans le faible ruissellement horizontal, semblait vouloir cueillir des rayons. Mais les rayons quittèrent les massifs, les plantes humbles, errèrent délicatement dans un pylône de tilleuls. L'astre, couleur de sélénium, croulait entre deux sapins, les ténèbres gravissaient majestueusement les collines. Enfin, le dernier segment pourpre s'immergea dans le couchant. L'ombre dévora l'horizon. Alors, soucieuse, la vierge écouta s'accélérer son coeur, et le grandissant désir soufflait sur ses scrupules. Rien, sur les campagnes, que la persistance sonore d'une courtilière!
--Mon Dieu! soupira Madeleine.
Son âme était tout amère. Elle replia à demi la fenêtre.
--Adieu!
Soudain, secouée d'un grelottement, elle se pencha sur l'allège, dans un doute. Toute basse, intermittente, la vibration de la veille s'élevait, les battements troubles, les hésitations d'un prélude; puis, graduellement, le ruisseau mélodique s'élargit, un délicieux petit peuple de notes vola sous le piquotement des astres. Et l'histoire de la veille, ce que Madeleine croyait lire dans le réseau sonore, la plainte passionnée, la supplication d'un dévot timide, caché dans les ténèbres, se déroula en mélancolie intarissable, en pathétique, en douceur, en humilités larges.