Les Corneilles

Chapter 12

Chapter 123,433 wordsPublic domain

Vacillant, il recommençait sa marche, il s'en allait contempler les épaisseurs des _Corneilles_, et longtemps il y attendit quelque chose, un imprévu de féerie, l'arrivée de Madeleine entre les hauts troncs des arbres. Mais tout se taisait, les escadrilles nuageuses continuaient à siller sous la Lune, le silence dormait sur les emblaves, dans les soieries, les mousselines du clair-obscur, et Jacques démarrait, retournait aux Avelines faisait atteler la carriole pour se rendre à la ville prochaine et prendre le premier train pour Paris.

XLV

Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit les concessions de Jeanne. Résultat inespéré qui lui en fit entrevoir un autre. Encore un brin de résistance et tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on serait trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes pour son fils avaient disparu. En vérité Jacques avait maigri, était cruellement ravagé; mais, tout s'arrangeant, il redeviendrait prospère Même, afin de presser les événements il crut bon de se montrer tout à fait intraitable, se déclara déterminé à ne faire aucune espèce d'excuse. Jacques partit là-dessus, sans force pour la révolte.

Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit paysan au château, avec un billet pour la nourrice. Le messager fut accueilli par une femme de chambre préposée par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner le pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le garçonnet, timide, céda, sans oser rapporter la vérité à Jacques.

Toute la journée se passa en courses dans les bois, en rôderies autour des Corneilles. Personne ne parut au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au soir, nulle réponse n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante, sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement comme le dernier espoir qui restât. Tenaillé de cette phrase qui terminait le mot si court de Madeleine «sinon tout est impossible», il se mettait à désespérer, à songer qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le sacrifiait à sa mère.

Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de Jacques l'avait effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire minutieux la nourrice avait répété la phrase de l'amant, et que cela avait été dit avec amertume, très doucement, mais si tristement! Le remords de la jeune fille était immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir cédé à sa mère. Enfin, elle sut le départ de Jacques, se tranquillisa un peu. Le surlendemain, à l'heure du retour probable, l'inquiétude la reprit. Lorsqu'elle voulut parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents. Alors la pauvre fille s'affola, conçut les craintes les plus vives, finit par se jeter aux genoux de sa mère, par la supplier de ne lui rien céler. Jeanne la rassura, instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un nouvel atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait d'exiger une année entière de séparation, avec des promesses plus ou moins formelles. En un an elle arriverait à détacher sa fille, Jacques même se lasserait. La loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. Mais, en attendant il fallait parer aux péripéties possibles. Elle affecta donc un grand malaise, exigea la présence continuelle de Madeleine. La journée se passa, pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui aussi, le coeur contristé, avec des supplications muettes à sa femme. Celle-ci, l'âme débordante de fiel, se répandit en gronderies, la veillée fut lugubre; tous les liens de la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse ou de la menace. On dressa un lit pour Madeleine dans la chambre de Jeanne. Ces précautions épouvantèrent la jeune fille, lui donnèrent d'affreux pressentiments. Toute la nuit, la mère put entendre les soupirs exhalés de ce coeur qu'elle torturait. Une fois même, elle essaya d'une consolation, mais Madeleine, révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait trop; sa mère lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout. Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans être entendue. Elle descendit au jardin.

C'était un jour doux; le grand vent de la nuit semblait apaisé par l'aube, et les nues claires qu'il avait charriées jusque là continuaient à marcher très lentement sur la pâleur grise de l'azur. Au levant, les strates rouges des tempêtes achevaient de mourir, et c'était partout, sur les labours, dans la lumière horizontale, une brume éblouissante posée à ras du sol, comme une décoration d'Olympe où les dieux avaient fêté la nuit et qu'on n'avait pas encore fait disparaître.

Dans les allées fraîches Madeleine promenait ses pas indécis, le trouble de son âme. Une dernière pudeur l'empêchait d'aller aux Avelines, la crainte aussi de gâter la situation en irritant sa mère. Le matin lui rendait quelque espoir avec son éternelle splendeur d'enfance, toutes ses teintes jeunes et molles, sa griserie optimiste.

Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine, par une échappée, put voir une carriole attelée d'un cheval gris et que conduisait un jeune paysan. Les ailes d'un bonnet de femme battaient au vent de la course.

--Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.

Elle se précipitait; la carriole entrait aux Corneilles. Madeleine eut beau courir, déjà la nourrice disparaissait dans une porte de service:

--Nourrice! nourrice!

La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis que Madeleine l'embrassait, elle lui glissait une lettre dans la main.

--Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.

Déjà Madeleine avait serré le billet, courait se cacher aux profondeurs des massifs. Là, elle regardait la lettre, n'osait l'ouvrir.

--Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?

Elle déchira l'enveloppe, déplia le papier. Il n'y avait que ces mots:

«Puisque tout est inutile, adieu!»

XLVI

Là-bas, aux Avelines, où Madeleine s'était envolée, on n'avait rien pu lui dire. Sinon le grand nombre de lettres que le jeune homme avait fait porter à la poste, ils n'avaient, dans leur apathie paysanne, fait aucune remarque particulière. Pour Madeleine, ce détail simple des lettres eut l'affreuse clarté de la foudre. Elle se tordait les mains à une pensée qui l'envahissait, qu'elle n'osait exprimer, qu'aucune puissance au monde ne lui aurait fait exprimer.

Elle était revenue vers les Corneilles, toute plaintive et douce, avec une imploration continuelle et ardente à la divinité. Mais, aux abords du château, elle s'arrêtait, réfléchissait que sa mère l'empêcherait de ressortir. Elle ne voulait plus être enfermée, elle voulait chercher Jacques, le retrouver. Un aboi grondait dans le jardin, l'aboi de Marcus, et elle se rémémorait des histoires où des chiens retrouvent leur maître.

--Il faut que j'aie Marcus! pensait elle.

Elle s'approcha, appela l'animal à voix de plus en plus haute. Il l'entendit, il vint ramper à ses pieds, la couvrir de caresses. Elle l'amena aux Avelines. Là, comme la fermière était seule, Madeleine eut l'audace de demander à voir la chambre de Jacques. La bonne femme, d'ailleurs tenue au courant par les caquets, ne fut pas surprise de cette requête, mais défiante et curieuse elle accompagna la jeune fille.

Elle avait, cette chambre, l'ordre instinctif de l'officier. La fenêtre était ouverte et Madeleine _le_ vit penché dans l'embrasure à tous les soirs navrés de la séparation. Elle reconnut la forme de son corps dans la capote pendue à la muraille, la trace de sa main dans l'éparpillement de quelques livres sur la table. Jamais plus forte émotion et plus adorable ne fit frémir son coeur, que de se trouver dans cette chambre où il avait vécu, respiré et souffert pour elle. Et tant fut indomptable la secousse qu'elle s'abattit sur le lit, mit passionnément sa bouche de vierge au creux de l'oreiller, là où naguère reposait la tête blonde de l'amant, et longuement baisa cette place; y sanglota.

La fermière pleurait silencieusement, et Marcus, induit par la tristesse ambiante, se prenait à hurler. Alors Madeleine se retourna et nulle honte ne la prit devant l'étrangère, comme si elle eût été l'épouse qui pouvait sans rougir aimer ainsi, toute préoccupation mondaine enfuie devant l'intensité de la minute présente. Elle prit sur la table une paire de gants, les présenta à Marcus. L'animal reconnut l'objet, le manifesta par des bonds joyeux.

--Si Monsieur Laforge rentrait, dit Madeleine à la paysanne, dites-lui de m'attendre, que je reviendrai tout à l'heure.

--Je n'y manquerai pas, mam'zelle.

Dehors, le chien, dans un inquiet furetage s'orientait. Madeleine lui présenta de nouveau le gant. Il eut un gémissement très doux et reprit sa quête.

XLVII

Le chien allait très capricieusement, et Madeleine s'étonnait de tous les détours, mais se fiait à la bête sagace. Dans son coeur douloureux d'amoureuse, elle avait un noir délice à suivre le même chemin vagabond que Jacques avait dû parcourir, foulait avec je ne sais quel respect ce sol. Une fois, sur un morceau de mousse elle vit la trace d'un soulier, et elle poussa un cri, toute raide. À voir tout ce vagabondage elle comprenait la souffrance de Jacques, et les détours de l'animal étaient comme l'écriture où elle lisait le drame, le poignant hiéroglyphe de douleur, d'âme égarée, perdue, illogique de désespoir. Mon Dieu! Entre les grands hêtres, leur majesté, leurs belles colonnes de bleuâtre barydum, montant haut, tout haut, solennellement, dans cette salle hypostyle végétale, sous les dais de toison roussie, les meneaux percés de livide luminosité, elle s'effrayait, ayant, plus fort, une idée sinistre, une idée d'énorme cataclysme, comme si le monde, pour elle, allait sombrer. Elle soupirait, quelque chose d'implacable sourdait de l'harmonie des arbres, avec une inimitié plus lourde, ce semble, du tordement des chênes, de leur attitude plus convulsive, moins froids.

Mais elle avait une belle vaillance, levait son petit front volontaire. Pourtant la forêt était trop âpre, puissante, pesant sur sa menue personnalité. Elle se sentait dans une vie inconnue, en dehors d'elle, avec une impression païenne de dieux vagues, cachés aux grands hêtres, épiant aux troncs des chênes son passage. Une blancheur quelquefois semblait la marche d'une lumière, une silhouette d'encre, la rôderie d'un homme. Parfois, une malveillance, une méchante épine prenant au passage, la robe... Sous les chênes, ils étalaient leurs feuilles roussissantes mais opiniâtres, qui devaient dans le blanc hiver avoir un frissonnement de haillons de cuivre sous la bise. Ils étaient sur la partie aride du sol... magnifiques, pertinaces, vivant leur dure vie dans leur dur bois, arrêtant les végétations, sauf les cryptogames, des mousses, des champignons qui montaient leurs domuscules sinistres sur le pédoncule mou, tachetés, avec parfois une vague sanguinolence, des aspects de chair. Et il en poussait là de monstrueux, une prolifique vie inférieure; ils effaraient la jeune fille, la faisaient marcher précautionneusement, pousser un petit cri, toute pâle, si son soulier détachait un des chapeaux, le faisait rouler sur la mousse, montrant sa concavité, ses lamelles rayonnantes.

Sa petite chaussure, trop délicate, entravait la marche, le vent s'abattait souvent en brutal, faisait siffler la robe comme un voile. Madeleine avait froid, sentait du formidable dans les solitaires pénombres, aux courts horizons du sous-bois. Elle avait de l'enfance à l'âme, retenait le chien près d'elle, pour la protéger, d'un air de supplication levait les yeux. À travers la délicatesse automnale, les beaux haillons encore feuillus, les trames noires, venait un variable firmament. Il était pâle, avec des jaunes troubles, des nuances fauves, et une gaze, une fumée, allait vélocement. Tout son jeu de couleur, ses belles tonalités mates, ternes, des éparpillements, des nébuleuses, des toiles d'araignées nuageuses, des étains dépolis, un vague abîme de lueur dans le couchant, l'orient couleur de muraille, tout prenait l'âme, doucement la noyait de chagrin et de tendresse. C'était une saison d'amour, on le sentait, une saison de chauds, de froids alternatifs, de variables vibrations dans les organismes, et le grand cerf passionné, aux confuses, profondes solitudes de la futaie, las, maigre, fier, gardait le harpail de grêles biches bramait, gravement roux, équitable et beau sultan. Des bouvreuils épiaient, écoutaient quelque bruit de travail, coups de hache, de scie, comme intéressés, amis du barbare humain; un roitelet, frais venu du mois de septembre, assis dans un petit sapin, disait une phrase fine au jour couchant; des moineaux friquets tournoyaient revenus d'expédition, au-dessus d'une clairière, près à s'ébattre aux petites niches des arbres.

Elle allait toujours. Le chien, vif à l'entrée en forêt avait sans doute fini par comprendre la fragilité de sa compagne, il allait plus lentement. L'heure crépusculaire peu à peu approchait, mais l'opacité des vapeurs devait arrêter la grande fête des coloris, le jour décédant dans un Océan de grisaille. Une lassitude farouche descendait, le vent cessait de se ruer aux rameaux, le vert des mousses, le bronze des feuilles, les grandes poutres forestières étaient dans de la lumière de rêverie. Aux carrefours, Madeleine s'arrêtait une minute, sondait de son regard noir, plein d'angoisse, d'amour infini.

Soudain, au bord d'un pli de la forêt, elle tressaillit. Sur le chemin de cendre, au tournant, un homme venait, mince, torse, très haut, dans des pantalons roussâtres, une casaque de misère. Il portait un peu de bois sur son bras, des brindilles, et, arrêté en voyant l'étrangère, la jolie étrangère en dentelles il regardait avec des yeux clairs, de défiance et de sauvagerie, des yeux d'éternelle pauvreté, mais sans haine ni colère, d'une sorte de fauve douceur sylvestre. Madeleine eut le coeur ému, vit dans ce spectre, sous l'arcature grisonnante d'un frêne, je ne sais quelle entéléchie du grand travail méconnu, de toute une humanité désespérée, sans plainte mourant au fond des cabanes, et le remords lui montait de son existence passée, si large, si abondamment heureuse, insoucieuse des pauvres chairs bises qui maigrissent dans l'âpre combat, sans récompense.

Madeleine avançait encore, la traînerie de la diffuse lumière était plus douce, on sentait que le Crépuscule, maintenant, débutait, luttait harmonieusement derrière les nuages, mais les choses restaient claires, d'une clarté de mystère, immobiles. Le chien, brusquement, fit deux, trois gémissants abois: Madeleine se sentait mal au coeur, et les fûts géants s'élargissaient, des fougères roussies s'étalaient contre le sol, une grande vasque de ciel gris s'étendait, libre de ramures.

Alors, le tremblant voile du souvenir se souleva au cerveau de Madeleine, découvrit une suave, pénétrante scène du passé. L'Éden de Juin était là, la mare ronde, aux roseaux flétris, la grotte encore toute verte, et les deux hêtres debouts, moussus au nord, glabres au sud, dans le bronze clair, tombant de la désuétude, et il semblait à Madeleine entendre s'élever, s'abaisser, le son lent du cor, la plainte harmonieuse comme la voix de l'arcane forestier.

XLVIII

Le chien, de nouveau, gémit, leva sa noire tête constellée de blanc, deux yeux de noir bleuâtre, la gueule béante.

--Mais quoi donc, quoi donc? s'écria Madeleine toute pâle.

Et soudain, entre l'orée de droite de l'Éden, entre des fougères sèches, elle vit une forme étendue, sombre, et vers laquelle marchait le chien lentement. Alors elle eut un froid atroce, les lèvres bleues, le coeur mort une seconde, puis battant impétueusement, funèbrement. Elle voulut voir, s'avança.

--Oh! cria-t-elle.

Elle ne croyait pas encore, regardait avec des prunelles trébuchantes. C'était lui, pourtant, étendu là, pâle de la grande pâleur, effroyable et d'une beauté d'archange sur le fauve sol, sous le gris solennel du firmament. Du sang coulait encore de sa poitrine, sa main droite allongée se cachait sous une fougère.

--C'est toi... bien toi!

Elle tomba là, pesamment, sur ses genoux, mit ses lèvres douloureuses sur les lèvres de marbre, et aucune plainte ne la secouait encore dans l'énorme étonnement de l'aventure. Elle soulevait la tête de Jacques, frissonnait au soyeux contact des superbes cheveux blonds, précipitait ses baisers avec la folie d'espérance de son amour, l'espérance d'une résurrection. Mais elle sentait toujours plus l'épouvantable froid des joues, la féroce inertie de la bouche adorée, et le désespoir venait, dominait sa terreur, se fondait avec la certitude. Les sanglots montèrent, un âpre flux qui déchirait la poitrine de la vierge.

--C'est donc vrai! Vrai! cria-t-elle, rauque. Ah! bien-aimé, mon pauvre, mon doux Jacques... mon doux Jacques! Et j'ai dit non, et je ne le pensais pas, et tu as cru... en mourant... Mon Dieu, tu as cru cette parole... et voilà le monde écroulé maintenant... rien que la nuit, la nuit, toute noire. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Elle relevait, avec un reproche immense, sa pâle figure vers le ciel, tragique et toujours pleine de sa frêle grâce, et tout mourait dans sa tête, disparaissait dans la cendre de sa vie. Son pauvre coeur balbutiait entre ses côtes, s'affaiblissait, sa voix se lassait, s'éteignait, et il ne venait plus que de larges larmes, intarissables, entre les grands cils ombreux, sur les joues blanches. À voix toute basse, elle se mit à parler au mort:

--Tantôt, sous les ramures, quand j'ai rencontré cet homme... l'espoir m'est venu, abondant... et j'étais si sûre de te retrouver, si sûre! Je me sentais puissante, capable de toute victoire. Nous serions retournés ensemble aux Corneilles, devant maman, et j'aurais parlé, oh! j'aurais dit tout mon coeur... tout mon coeur, dit l'impossibilité de vivre sans toi... et que tu étais sans haine, sans colère, et que la querelle de famille n'existait pas pour nous... et que tu l'aimais bien elle... Et elle aurait compris, vois-tu, elle aurait cédé... bien sûr, et père aurait parlé pour nous... Oh! et te voilà parti, te voilà parti, tout froid, qui ne me réponds pas, qui es parti avec une âme qui me soupçonnait... Oh, tu as même pensé peut-être que je vivrais sans toi?...

Soulevée, elle regardait, furetait, et tout à coup écarta les fougères qui couvraient la main droite de Jacques. Un canon nickelé scintillait, le canon d'un revolver échappé aux doigts du mort. Avec un cri d'amère victoire elle le prit, le regarda. Il était chargé largement: cinq balles restaient aux courtes chambres de la roue:

--C'est ça qui t'a tué! dit-elle.

Ses larmes s'arrêtèrent, une gravité très douce parut sur sa figure, et elle déposa l'arme soigneusement, dans la mousse. Puis, assise à côté du cadavre, les lèvres naïvement entr'ouvertes, elle resta là rêveuse, comme une adorable divinité forestière. C'étaient toutes sortes de petites choses, un peuple de chromatiques souvenirs apparaissant entre les portes de la mémoire, et bien des jours d'enfance oubliés, bien des croquis d'infini charme, et l'aurore éblouissante de la nubilité, la Genèse nouvelle, l'Univers peuplé de prodiges.

Les premiers bégaiements du sens intime, un milieu de sécurité, large et moëlleux, en belle lumière, un sentiment vague de souveraineté dès l'aube sur des gens gravitant autour d'elle, des profils de jouets, l'accomplissement des petits désirs puérils, la ténacité, les virtualités de joie, d'intense renouveau d'impressions du petit être, tel rayon de soleil, telle féerie entrevue au théâtre, tel coin de nef dans la pénombre bleuâtre, un arbre blanc de fleurs, la douceur d'une amitié, de furtives curiosités satisfaites, telle parole, tel baiser de la mère, le nuageux lit de l'enfant, puis de la vierge, la placidité affectueuse du père, la bonne, aimante nourrice aux yeux bovins, des tendresses de personnes, de bêtes, d'objets, le charme brusque d'une petite science acquise, d'une sonate bien jouée, l'inculcation par la mère d'une haine contre un inconnu, des heures de pénétrante familiarité, le brusque éblouissement du monde, des fiançailles, de la sérieuse, responsable vie débutant.

Elle frissonna soudain en levant le front. Las d'attendre le grand chien s'était levé, et léchait lentement la poitrine de Jacques.

--À bas! fit Madeleine.

L'animal obéit, se coucha docilement sur la mousse, et le rêve revint au fond du cerveau triste... Lentement, la pensée arrivait au soir de juin, à la lune dichotome croulant au fond de l'occident, et la frêle voix instrumentale s'élevait, l'essaim des petites fées sonores. Mon Dieu! un élargissement se faisait dans l'univers, les formes étaient renouvelées, la vie semblait devoir palpiter si douce et sans jamais tarir!

* * * * *

L'ombre se mêlait subtilement au crépuscule, une poussière, une vapeur coulait sur les cimes des grands chênes, et lointaine, une petite cloche tremblota:

--L'Angelus! murmura Madeleine avec douceur.

Elle souleva le revolver, le contempla attentivement, un frisson, une grande palpitation de ses fibres la parcourut. Ses dents bruissaient, elle continuait à écouter le tintement candide de la cloche, sérieuse et la lèvre amère, prise de l'indomptable dégoût de la vie. L'Angelus s'éteignit. Alors, elle se pencha lentement vers Jacques, embrassa encore ces lèvres fermées par la pesanteur incommensurable, cette figure de livide splendeur, et le dégoût de la terre, de sa noire destinée la reprenait à mesure. Elle respira vivement l'atmosphère sylvestre, essaya de voir un astre au zénith entre les hautes frondaisons. La grisaille épaisse couvrait la voûte, mais une clarté transsudait de la lune cachée.

--Mon doux Jacques!... La vie pouvait être adorable!

Elle avait levé l'arme. Elle l'appuya sur sa poitrine à gauche. Un petit éclair jaillit, un bref crépitement, et elle tombait là, près de lui, ensevelie dans l'Immuable.

Et dans les demi-ténèbres, la tête levée douloureusement, le grand chien hurlait, emplissait d'une plainte téméraire les larges, les sommeillantes futaies.

J.-H. ROSNY