Chapter 11
Le moment arriva enfin où le docteur prescrivit à Mme Vacreuse de sortir quelques minutes, le matin. Il faisait une température délicieuse, tout une semaine d'automne paisible, caressant, à percées intermittentes de soleil. Les forces de la malade revenaient, tellement qu'un jour elle poussa avec Madeleine jusque près de la Fontaine du Géant, où les amoureux, tant de fois, avaient rêvé d'avenir.
À présent, le réservoir décagone s'enveloppait d'adorable deuil. Les demi-cirques en gradins laissaient fluer une eau si maigre, des filaments si capillaires, qu'à peine était-ce un bruit de clepsydre dans le grand silence, à peine de petits cercles ridés à l'orée de la pièce d'eau. Une humidité terreuse limonait le Géant, tachait les mèches noires de ses cheveux, ses pectoraux immenses, la saignée de son bras. Les grêles statues, sous les stalactites, dans une robe verte d'algues, de mousses, étaient par places lavées par une colonnette d'eau, et là c'étaient des contours éclatants, des nudités neigeuses sous leur vêtement de cryptogames.
Mais, autour du réservoir, les grands platanes étaient presque chauves, se frôlaient de leurs tremblants rameaux, de leurs branches en cintre, et le corps de quelques-uns, apparus entre les lambeaux de l'écorce, étaient livides sous la monochrome porcelaine du firmament. L'eau était toute noire, sans fond, et les platanes y profilaient leurs fantômes, très loin, très profond, dans un abîme fantasmagorique où un ciel renversé s'enfonçait suave, ombreux, d'un blanc pareil à celui d'une sclérotique d'enfant. Des cimes de ces ombres de platanes, on voyait se détacher, monter vers la surface de l'eau, monter de ce gouffre superbe des feuilles. Les feuilles y venaient, très lentes d'abord, uniformément accélérées, jusqu'à ce qu'à la surface, l'ombre de feuille joignît la feuille réelle, et que doucement, toutes deux se missent à voguer avec des milliers d'autres ruines légères, des esquifs dentelés finement, un monde de nuances discrètes.
Dans ce coin muet de désuétude, Madeleine était ivre tristement, et, fermant les yeux bientôt, le même tableau lui revenait, non plus mi-mort comme à présent, mais dans sa vie pleine, sous la verdure aurée, l'abondance riche de l'été. Oh! un jour, là, Jacques la tenait dans ses bras--des filaments moirés flottaient--les feuilles buvaient la gaie lumière--des moineaux roux criaient--les cyprins voguaient lentement, et de grands rayons les atteignaient, les faisaient fuir--l'eau avait une voix de charmeuse--un lézard frétillait sur une grande pierre plate--du chèvrefeuille et de la ronce croissaient entre des pierrailles--il passait des carabes d'acier--un petit insecte, tout vert, sans cesse partait, revenait--des tipules en nuée, s'élevaient, s'abaissaient, vibraient en million de coups d'ailes--sur des rais irisés, une araignée, croisée de jonquille, dormassait, indifférente--un oiseau, à petits cris fous disait la joie, le ravissement de l'abondance--et Jacques se tenait là--ne disait rien--il était pâle!--Oh, mon Dieu! pourquoi cette eau coule-t-elle encore, pourquoi tremblent les cimes des platanes!...
De grandes larmes coulaient aux joues de Madeleine, tombaient dans l'eau d'encre du bassin. Jeanne, assise encore au petit banc de pierre, voyait cette scène, et, colère, indignée, portait ailleurs son regard.
C'était un de ses jours de coeur dur, de volonté raide. Madeleine lui semblait bête, pleine de caprice, presque de vice, une mule entêtée à ne vouloir s'arracher du coeur un fétu d'amourette, butée dans une stupide tristesse. Et pâlir et maigrir, quand la demeure paternelle lui était si douce, sa vie toute dorée! Il fallait être bien sotte, ingrate surtout. Et elle prétendait aimer sa mère!
--Je la ploierai! murmurait Mme Vacreuse.
Dix-sept ans, elle n'avait que dix-sept ans! À cet âge on oublie, n'est-ce pas? Bientôt, d'ailleurs, maintenant que Jeanne redevenait forte, on pourrait rejoindre Paris. Des fêtes distraieraient la gamine. Ce n'était pas une si grosse affaire d'étouffer une tendresse: est-ce que Jeanne ne le savait pas? Mon Dieu, ça paraît énorme et c'est si peu. Et les plus jeunes se consolent le plus vite. Un autre passerait, il n'y avait pas que ce Jacques qui eût de beaux yeux et de belles paroles! Et personne ne serait humilié, personne ne tendrait la joue à l'injure. Un peu de patience seulement.
Jeanne s'apaisait, se découpait dans la lumière tranquille avec une sérénité lapidaire, une beauté raide, presque ninivite, digne d'être encadrée dans une inscription cunéiforme.
Brusquement elle se sentit saisie entre deux bras frissonnants, touchée d'une figure humide et tendre, et une voix de prière et d'humilité murmurait à son oreille:
--Mère! Ta pauvre fille te demande grâce!
Jeanne se leva. Elle avait le regard très loin, comme attentive à une hêtraie qui s'apercevait entre les troncs des platanes, tout en haut des emblaves. Sa bouche était tranquille, dédaigneuse et, comme Madeleine se pressait plus fort contre elle, dans une grâce filiale, elle l'écarta, elle dit:
--Je suis malade par ta faute, Madeleine, et je mourrai plutôt que de consentir. Souhaite ma mort!
Ces paroles de férocité tombèrent formidablement sur la pauvre fille. Elle s'appuya contre un arbre, les yeux grands ouverts, pleins de protestation douce, et, avec un faible soupir, elle s'évanouit. Peut-être Jeanne eut-elle regret. Rien ne le témoigna. Elle se pencha sans hâte, tamponna les tempes de la jeune fille avec un peu de parfum. Madeleine se ranima, et, sans un mot, suivit sa sombre mère. Mais le sentiment pieux, de confiance, de filial respect trépassait en elle, laissait l'impression d'une chose arrachée, de la mort d'un être intime.
XLI
D'abord retrempé par sa courte entrevue avec la vierge, se répétant perpétuellement ses paroles, sa promesse si formelle, Jacques était vite ressaisi par la souffrance, l'âpre doute, la vision d'une séparation éternelle.
À peine s'il dormait. Derrière ses côtes maigries, il entendait, indomptables, les oscillations du veilleur. Elles étaient rapides, bourdonnantes, presque métalliques. Son cou, ses tempes battaient aussi. Il avait grand froid aux pieds. Il lui devenait souvent impossible de garder closes les prunelles. Il les levait, et les Formes des ténèbres entraient en lui. Des choses ondulaient aux murailles, du blanc renvoyait de la clarté, la fenêtre était une aube, une chaise semblait un squelette accroupi. Après longtemps, un bruit de flots, incessant, écartait, submergeait la pensée. Il s'endormait. Mais jamais ce n'était l'immense apaisement, la bonne chimie réparatrice. Des choses dures butaient dans son crâne, y avivaient le chaos de l'angoisse. Un à un se levaient les songes, et tous farouches, horriblement fatigants. Oh, ces nuits!
Souvent, sorti du cauchemar, l'étroitesse de la chambre l'étouffait d'une impression d'ensevelissement. Il se levait, sortait, allait au fond de l'enclos des Avelines. Une maisonnette y vieillissait, tout humble, à deux chambres, et la campagne d'octobre, dans sa nudité, ses grêles éteules, quelques pâtures, était visible lointainement. Sur le toit fauve, aux vitres, au seuil, une opulence fraîche émanait de la chaste luminosité lunaire, un petit cytise roulait ses ramilles dans la cendre et l'argent, une cloche de verre luisait cristallinement. Des fermes blanchâtres bosselaient la campagne, un chien lançait quelques abois de mélancolie, des peupliers se posaient noirement au pied d'un monticule, et le firmament pâle reposait sur les bords de l'horizon, avec sa mince poussière sidérale, dans une beauté qui faisait trembler la chair de l'homme.
--Je t'aime! Je t'aime! criait-il dans l'espace, tourné dans la direction des _Corneilles_.
Il arrivait pourtant, par des nuits fraîches, que ses nerfs, son cerveau vibraient presque sainement, qu'une pause de paix survenait et que le sommeil lui dispensait quelque rêve exquis. Alors, sur des fonds de couleur douce, une orée sylvestre, un pacage discrètement vert, dans une lumière reposante, Madeleine apparaissait, confuse, grise, et seconde à seconde s'affermissait, se matérialisait, avançait vers Jacques, le frôlait. Il touchait la robe, les mains roses, posait la vierge sur son coeur, et calme, elle parlait d'avenir, de large et immuable avenir. Il écoutait, absorbait les joies de l'Espérance, la mélodie d'une voix de chanterelle, et ses doutes s'évanouissaient dans une sensation toujours croissante que le corps chéri était bien entre ses bras, bien abrité contre sa poitrine. Pourtant il objectait encore, timidement, avec un vide bizarre, une impression de néant entre les tempes. Elle se moquait, même contait que toute l'histoire de leur séparation était fausse, absolument fausse--_un Rêve_.--Lui, l'attirait toujours, la serrait contre lui avec la pensée de ne plus rouvrir les bras, et ses prunelles s'emparaient suavement des traits délicats, du contour des cheveux qui se détachaient noirs, presque violets sur les fonds de couleur douce. Elle continuait à le rassurer: aucun obstacle. Toutes les volontés unies pour leur bonheur... Sa mère... _sa mère!_ Ce mot en Jacques frappait le tocsin, des coupetées de bronze parcouraient son cerveau d'un rythme atroce, bourdonnant. L'autre mot s'y mêlait, le mot qui l'avait rassuré d'abord--_un Rêve_--et peu à peu, c'était la terreur insinuante, une aridité, un étouffement, la prescience du Réel, le soulèvement de la poitrine sous des paroles qui ne peuvent pas vibrer, meurent misérablement dans la gorge, et enfin le dernier cri jaillissant, l'éveil... Et tout autour du malheureux, les Ténèbres, la Solitude, la Vérité!... Hélas! il enterrait sa face dans l'oreiller, et longtemps, longtemps, il restait à contempler la cime noire de son Golgotha!
XLII
À travers cette sombre histoire de son être, de nouveau il vint une espérance à Jacques. Ce fut le jour où, pour la première fois, il vit Mme Vacreuse, convalescente, sortir des Corneilles.
C'était le matin. Un soleil de douceur émergeait entre des cumulus, tendrement chauffait la terre. Jacques se tenait sur un tertre, près de la grille du château, abrité derrière par un massif. Le trouble des beaux matins d'automne passait dans sa chair. Des fleurs tardives se tissaient de lumière. Un beau corbeau glorieusement se promenait sur les gazons, dévorait les limaces innombrables. Un étalon enflammé hennissait, levait son chanfrein frémissant. Au loin, des paysannes arrachaient des navets et des carottes de la terre grasse. Un semeur jetait largement le froment, suivi d'une nuée d'oisillons; un jardinier tondait les charmilles du château; l'église était rajeunie, prenait un bain d'or; deux chiens, fous, tournaient vertigineusement autour d'une cabane; et sur une déclivité, Henri IV, radieux, élaguait des arbres, chantait largement, sa riche nature toute retentissante de la vibration solaire.
Mais sur la terrasse des Corneilles, des domestiques apportèrent une chaise longue, sous l'ombre argentée du tilleul de Hongrie. Jacques, pour mieux voir, s'avança derrière un buisson. Bientôt, bien pâle, enveloppée de sombres étoffes, Jeanne parut, appuyée sur le bras de Vacreuse. Elle s'abandonna lentement sur la chaise, avec un petit sourire devant la fête rustique, la belle mer lumineuse dévalant les collines.
Vacreuse rentra, Jeanne resta seule, et une espérance grandissante troublait le coeur de Jacques: s'il pouvait arriver jusqu'à la malade, l'implorer! Si douce était la nature, si remplie de vague miséricorde! Et, irrésolu encore, il tournait le monticule. Une petite porte, ouverte derrière les chênes, renforça ses tentations. Il s'y arrêta, les artères tumultueuses, et soudain se décida, marcha furtivement sous les ramures, atteignit le rebord de la terrasse. Jeanne lui tournait le dos; une véritable épouvante saisit le jeune homme, il n'osa pas tenter le destin, il s'en alla à pas étouffés. Mais il revint le lendemain, le surlendemain, vit Madeleine assise auprès de sa mère, et, caché, il étendait les bras, il soupirait misérablement. Puis, un peu plus tard, il assistait aux courtes promenades de la mère et de la fille, il se prenait à songer que la guérison approchait, que Madeleine avait promis de le suivre, et il mettait toute la puissance de son être dans une foi voulue au bonheur...
Et, effectivement, ses songes parurent vouloir se réaliser, la fortune s'adoucit.
Une après-midi qu'il rentrait aux Avelines, un petit paysan l'aborda:
--C'est bien vous, monsieur Laforge?
Et sur l'affirmative de Jacques il tendait une lettre. Jacques regarda la suscription, respira plus vite, et dit au petit de revenir dans quelques minutes. Il restait à grelotter:
--Oui... d'elle!
Il déchira le pli, se mit à lire, et un délice, une ivresse pure grandissait dans sa chair maigrie. La lettre était longue et très nette. Elle disait le déclin du mal de Mme Vacreuse, la miséricorde maternelle sourde, les irrésolutions de Madeleine balayées par l'injustice. Et Jacques sentait dans la clarté concise du style l'éveil d'une volonté forte à l'égal des contingences, l'opiniâtreté de la mère revenait dans la fille, et, stupéfait, ébloui, lisait un plan d'évasion simple sinon sans obstacles. Lui partirait le 7 novembre pour Douvres, préparerait tout pour un mariage, Madeleine et la nourrice fuiraient le 10, dans la soirée, monteraient dans la carriole d'un fermier des environs. Le fermier, neveu de la nourrice, incapable de soupçonner sa tante de rien d'irrégulier, les mènerait au passage d'un train pour Paris. De là, elles s'embarqueraient pour Douvres, et, afin de dépister les recherches, Madeleine disait avoir modifié, pour toutes deux, des costumes hors d'usage.
Jacques, après la lecture, eut un moment d'incertitude, la frayeur que le projet ne fût puéril, précipité, inexécutable. Mais son coeur protestait contre le doute; il se sentait envahi de toute espèce de certitudes très douces; il crut à la volonté, à la persévérance, à l'adresse de Madeleine, et, appuyé contre un pommier, les prunelles immobiles, heureuses, le cerveau dénué d'analyse, il prit son notier, il écrivit le «oui» demandé par Madeleine.
Et tandis que le petit messager disparaissait au loin, vers les Corneilles, il restait à poursuivre l'Oiseau bleu, à laisser revenir en lui les jeunesses d'âme toutes ensemble.
XLIII
Quand Madeleine sut que sa lettre avait été remise à Jacques, une grande tranquillité descendit sur elle. Pendant deux jours elle eut le sentiment d'une force ajoutée à sa vie, d'un élargissement de sa destinée. Puis, des scrupules vinrent à naître, légers d'abord, fugitifs, insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient pendant son sommeil, et la faisaient timide devant sa mère, et contre sa coutume depuis la rupture, plutôt inquiète, effarée que chagrine. Jeanne eut le soupçon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui s'était détendue dans la conviction que Madeleine commençait à se résigner à l'aventure, toute sa vigilance lui revint. Mais, la jeune fille étant exonérée de toute action jusqu'au soir décisif, sa conduite et celle de la nourrice ne fournissaient aucun indice à l'observation de sa mère qui, forcément, dut s'en tenir aux conjectures. Toutefois, à force d'induire et d'expérimenter par de petites demandes soudaines, les hypothèses de Jeanne finissaient par confiner à la réalité.
Outre ce trouble apporté par Madeleine, un autre souci tourmentait Mme Vacreuse au fur et à mesure qu'approchait la date du retour à Paris, le souci de sa vanité, le souci de ce que pourrait penser son monde des fiançailles rompues, du départ de Semaise. Malgré tout, malgré les mesures prises par l'ex-fiancé, il y aurait des sceptiques, de ces gens qui veulent voir l'équivoque en toutes choses, et ces gens-là chuchotteraient. Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait à regretter confusément que le mariage avec Jacques ne fût plus possible: ce mari jeune, beau, fils d'un riche et d'un puissant, nécessairement aurait fait s'incliner le monde. Et tout en rêvant à quelque péripétie qui lui vint en aide, quelque situation suraiguë, une démarche désespérée de Jacques, elle capitulait en partie, elle songeait qu'elle renoncerait volontiers à exiger une démarche personnelle de Pierre, qu'elle se contenterait d'un mot écrit d'excuse. Les événements parurent devoir la seconder.
Le 21, au matin, après avoir pris une tasse de chocolat, elle fut prise d'une défaillance et dut se mettre au lit. Le docteur, immédiatement requis, ne reconnut qu'une recrudescence très légère de son mal et qu'il déclarait due soit à une reprise prématurée du travail, soit à des préoccupations intimes. Après son départ Jeanne demanda Madeleine. Quand la jeune fille fut introduite auprès d'elle, Mme Vacreuse se montra très affectueuse, très triste aussi, et finit par dire:
--Je ne vivrai peut-être plus longtemps, mon enfant... Je me fais patraque!
Madeleine, très émue, subitement bourrelée de remords, s'inclina sur le lit et sanglota:
--Voyons!... Ne te désole pas, dit la mère... Viens ici... là!
Et tandis que Madeleine l'embrassait, elle poursuivait l'idée qui lui avait fait désirer cette entrevue: profiter du trouble de la jeune fille pour obtenir une confidence, et elle murmura:
--Vois-tu!... Si j'avais en ce moment-ci une grande douleur... je crois que ça me tuerait!...
Madeleine frissonna, avec une exclamation vague, touchée au plus profond.
--Qu'as-tu donc, Madeleine?... Allons, Madeleine, regarde-moi... dis-moi!...
Et risquant brusquement l'aventure:
--Je sais tout!...
Madeleine se jeta de côté avec un frémissement de terreur, balbutiait:
--Non!... non!...
--Si! fit la mère.
Et saisissant la main de la jeune fille elle l'attirait, elle la regardait en face avec l'impassibilité morose qui dans l'enfance épouvantait Madeleine, elle chuchottait:
--Allons, avoue... tu voulais partir?... Tu voulais nous abandonner... Réponds donc!... Tu aurais eu ce courage, Madeleine!
La jeune fille ne répondait pas, grelottante, ses lèvres rouges distendues sur les dents fines, écartelée entre son amour infini pour Jacques et l'imagination affreuse de sa mère tuée par l'abandon. Chez Jeanne, c'était, au fond, une rage, une sensation d'humiliation à l'idée de ce triomphe de Jacques, et en même temps une satisfaction indéterminée et vaniteuse d'avoir violemment arraché le secret. Elle se tut quelques minutes, la tête roulée en arrière sur le traversin, les paupières mi-closes et jouant un accablement extrême, une tristesse immense. Puis, d'une voix exténuée, intermittente:
--Ah! Jamais je n'aurais cru... nous quitter... partir au loin... sans calculer notre désespoir... et toi!... toi que j'ai aimée par-dessus toute chose?
À travers son remords et sa souffrance, Madeleine songeait pourtant que «ce par-dessus toute chose» ne comprenait pas l'orgueil de sa mère, et elle revoyait les phases de son immolation, son amour jeté en holocauste au sombre Dieu! Mais Madame Vacreuse s'arrêtait, retenait un cri «pour un étranger!» disait sourdement:
--Si tu voulais m'écouter... Si tu voulais suivre mes conseils... tout, peut-être, pourrait s'arranger!
La jeune fille tourna la tête, surprise, incrédule, avec pourtant, l'éveil de l'espérance de son âge.
--Oui, si tu voulais! reprenait Jeanne... Et pourquoi pas, dis?... Tu pourrais bien, une fois, me croire plus sage que toi.
Alors, avec un regard de douceur et d'humilité, avec le geste de supplier sa mère de ne pas la tromper, Madeleine murmura:
--Que veux-tu que je fasse?
--Écrire, dit Jeanne... ce que je te dicterai.
--Ce que tu me dicteras?
Un frisson de défiance glacée, de terreur insinuante parcourut Madeleine, puis le désir d'une péripétie heureuse triompha d'elle, et elle répondit.
--Dicte... Je verrai!
--Prends du papier... dans le tiroir, là... Écris:
«Maman se contenterait d'un mot d'excuse écrite de Monsieur Pierre Laforge, sinon tout est impossible!» Et signe.
--Oh non! Oh non! Je t'en supplie... pas ça! s'écria Madeleine.
Et le visage enterré entre ses petites mains, elle se plaignait lentement, d'une manière navrante et continue:
--Écoute! dit Jeanne... C'est enfant! Veux-tu que je dise ce qui arrivera si tu obéis?... Il arrivera ceci: Jacques ira à Paris, il pressera de nouveau son père... il le suppliera plus longuement que la première fois... il lui répétera qu'un mot à écrire c'est moins ennuyeux qu'une démarche personnelle... et il vaincra... tenez! j'en suis sûre! Et s'il ne réussissait pas...
Elle s'interrompit, elle hésita, et Madeleine, oppressée, répétait:
--Et s'il ne réussissait pas?
--Eh bien! reprit Jeanne... s'il ne réussissait pas... peut-être... oui, peut-être je pourrais... trouver tout de même un moyen!
--Oh! balbutia la jeune fille.
Elle parut réfléchir encore, mais déjà était vaincue, son jeune cerveau dépolarisé par l'affirmation de la mère, par le vague délicieux des dernières paroles. Elle reprit la plume, écrivit les trois lignes dictées, signa. Puis, l'adresse faite, Mme Vacreuse sonnait, faisait venir la nourrice, et Madeleine donnait elle-même l'ordre de porter le pli, grelottante d'un effroi intime, du pressentiment inanalysé d'une contingence ténébreuse.
XLIV
En Jacques, depuis huit jours, c'était une réaction de vivacité, la robuste régénération de son sang, de ses nerfs, de toute sa personnalité d'optimisme. Après tant d'heures noires, l'instinct, les nécessités secrètes de l'électrolyse organique, lui défendaient la désespérance, et il avait mis toute sa foi dans le projet de Madeleine. Il se préparait, il écrivait à Paris, se plaisait à prévoir les nécessités d'une longue absence.
C'est dans cette disposition de lutte, cette expansion de reverdis, qu'il reçut la missive dictée par Madame Vacreuse. Il eut dès l'abord la terreur de l'événement, une panique nerveuse qui le faisait scruter la nourrice, poser trois ou quatre questions, et à mesure, son inquiétude fut atroce, lui tenailla l'aorte. Puis brusque, il arracha le cachet, lut:
--Ah!... fit-il.
Némésis revenait, le sombre écroulement des misères sur l'homme, et Jacques douta de l'amour de Madeleine. Puis, avec un désir immense d'ensevelissement, avec à l'âme l'amertume d'une trahison; il balbutia:
--Dites que j'irai... C'est tout!
Et la nourrice, peureuse devant sa face livide, s'en allait à pas rapides, se figurait avoir vu un mort. Quand il fut seul, il resta pendant des heures immobile, assis dans une encoignure de la chambre, avec des tortures telles que, par instants, il n'avait plus son sens intime, sa pensée s'anéantissait. Et sa fatigue devint si lourde, qu'il s'abattit, qu'il s'endormit. Il s'éveilla vers le soir, dans une fatigue énorme, se leva, sortit. Après une marche très longue, il s'arrêta, il contempla les choses devant lui, vaguement.
C'étaient d'abord trois arbres inégaux. Le plus petit élevait un cône, l'autre se détachait en haillons, traînait des fourrures chaudes à côté de grêles nudités, et le troisième, tout fin, grandissait en flèche, par chaque rameau escaladait indomptablement le firmament. Il partait un chemin blanc, qui se perdait, s'évanouissait dans une étendue grise, confusément montante vers la côte lointaine dessinée noirement dans une vapeur de chaux. La Lune était enfumée; un Calvaire triste, déchiré, montrait un baliveau pareil à une Croix. Et la lumière sur le chemin, sur la côte, sur le Calvaire, surtout entre les arbres compagnons, était tellement fine, tellement belle, qu'après le premier cri du ravissement, Jacques se sentait de l'épouvante, l'épouvante du temps qui passe, de la nébulosité où se heurte l'idée devant la sensation du Beau.