Part 9
Oui; mais reprenons notre conversation.
EMILIE.
Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.
LA MERE.
Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de linotte.
EMILIE.
Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait?
LA MERE.
C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.
EMILIE.
J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire encore?
LA MERE.
Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son bonheur.
EMILIE.
Ah! oui, j’ai bien retenu.
LA MERE.
Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.
EMILIE.
Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.
LA MERE.
L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous, reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.
EMILIE.
Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée...
LA MERE.
De quoi?
EMILIE.
De m’être fâchée.
LA MERE.
Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites, laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre conversation.
EMILIE.
Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte?
LA MERE.
Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance. Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.
Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence...
EMILIE.
Quel âge avoit-elle, Reinette?
LA MERE.
Elle avoit treize ans.
EMILIE.
Et l’aînée?
LA MERE.
Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste & Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire. La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans quelques années de votre beauté perdue.»
«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages. Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, & a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le secours de ses charmes.
«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, & que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera toujours un obstacle à votre bonheur.
«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive. La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette, le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous, Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.»
EMILIE.
Est-ce que c’est déja tout, Maman?
LA MERE.
Oh! que non.
EMILIE.
Tant mieux, car cela m’amuse bien.
LA MERE.
Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva, elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.
Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu & argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette; elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands malheurs sur elles, l’arrêta.
Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup. «Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette, je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont. Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle disparut.
Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir. Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.
Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle que Céleste, ce qui revenoit au même.
Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle. Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles. Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si continues que l’une n’attendoit pas l’autre.
Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.» Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains. «Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.»
EMILIE.
Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman?
LA MERE.
Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage. Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & lever les épaules de pitié en parlant d’elle.
Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie, & elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.
De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs. Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes sortes de mouches & de papillons.
Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé, & tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes; croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre, & je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois; mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu & s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, & marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille! Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.»
Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine. Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le Page, je m’en vais porter cela à ma mere.»
«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous, Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
Cependant le Prince Colibri...
EMILIE.
Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom!
LA MERE.