Les conversations d'Émilie

Part 7

Chapter 74,102 wordsPublic domain

Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous diriez?

EMILIE.

Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas.

LA MERE.

Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la discrétion?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne vous en doit.

EMILIE.

Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez?

LA MERE.

L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main, quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui parlent bas.

EMILIE.

C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas?

LA MERE.

Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.

EMILIE.

Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent pour nous. Je sçais bien cela.

LA MERE.

Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être pas entendu.

EMILIE.

Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.

LA MERE.

Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue?

EMILIE.

Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman...

LA MERE.

Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.

EMILIE.

Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas long-temps?

LA MERE.

Non.

EMILIE.

C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à dire...

LA MERE.

Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe.

EMILIE.

Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens dessus dessous.

LA MERE.

Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons!

EMILIE.

Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une confiance entiere en vous.

LA MERE.

Je ne vous ai jamais dit cela.

EMILIE.

Comment?

LA MERE.

Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me la donner.

EMILIE.

Mais c’est la même chose.

LA MERE.

Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer; au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose & que j’en comprendrai une autre.

EMILIE.

Je parie que voilà ce qui brouille mes idées?

LA MERE.

Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce qu’il signifie.

EMILIE.

Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près...

LA MERE.

Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous dites donc?...

EMILIE.

Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous, que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué...

LA MERE.

Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué?

EMILIE.

J’ai remarqué quelque chose.

LA MERE.

C’est?

EMILIE.

Je n’ose pas dire.

LA MERE.

Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi?

EMILIE.

Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire.

LA MERE.

Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux?

EMILIE.

Oh non, Maman, du tout!

LA MERE.

Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire.

EMILIE.

Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte; c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout.

LA MERE.

Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit?

EMILIE.

Mais je ne sçais pas...

LA MERE.

Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien caché de ce qui vous intéresse?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait des mysteres?

EMILIE.

Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela.

LA MERE.

Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons? Répondez-moi.

EMILIE.

C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui.

LA MERE.

Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne plutôt que pour une autre?

EMILIE.

Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.

LA MERE.

Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous faites?

EMILIE.

C’est que je vous aime, Maman.

LA MERE.

Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, & vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi qu’en eux?

EMILIE.

C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre que vous ne direz à personne ce que je vous dis.

LA MERE.

Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer la confiance?

EMILIE.

Très-sûrement, Maman.

LA MERE.

Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.

EMILIE.

Je crois que je n’en pourrois plus avoir.

LA MERE.

Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres.

EMILIE.

Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.

LA MERE.

Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien plus heureux de n’en rien sçavoir.

EMILIE.

Mais c’est que cela amuse.

LA MERE.

Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants & dangereux.

EMILIE.

Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde?

LA MERE.

Oui; on les craint, on les fuit.

EMILIE.

Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas?

LA MERE.

Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître, parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour que je vous la donne.

EMILIE.

Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz.

LA MERE.

Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, & puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les affaires des autres.

EMILIE.

Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres?

LA MERE.

Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier, vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut taire aux autres.

EMILIE.

Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire?

LA MERE.

Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il convient de me dire.

EMILIE.

Mais est-ce que je peux empêcher de parler?

LA MERE.

Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien.

EMILIE.

On dira que je suis une indiscrette.

LA MERE.

Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie.

EMILIE.

C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman?

LA MERE.

Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous.

EMILIE.

Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous dire cela.

LA MERE.

Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours par votre intention?

EMILIE.

Cela est vrai, Maman.

LA MERE.

Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a toutes sortes d’inconvénients.

EMILIE.

Lesquels donc?

LA MERE.

Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance que je ne vous accordois pas.

EMILIE.

Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité & sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le garderai bien.

LA MERE.

Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je pourrois vous dire, n’est-ce pas?

EMILIE.

Mais je crois qu’oui.

LA MERE.

Allons, voyons.

EMILIE.

Faut-il garder le secret?

LA MERE.

Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler.

EMILIE.

Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser causer tranquillement?

LA MERE.

Oui, vous ne m’interromprez pas.

EMILIE.

Non, Maman, je vous le promets.

LA MERE.

Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables, cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des réflexions. Entendez-vous bien?

EMILIE.

Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?... Comment avez-vous dit Maman?

LA MERE.

J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela que le temps.

EMILIE.

Comment le temps?

LA MERE.

Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire?

EMILIE.

Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que vous voulez bien me donner.

LA MERE.

Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous.

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours se dire la vérité.

EMILIE.

Quoi donc, Maman?

LA MERE.

C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque.

EMILIE.

Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir?

LA MERE.

Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous. Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts & acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la confiance.

EMILIE.

Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman?

LA MERE.

Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir en moi.

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Qu’est-ce qui vous en a donné?

EMILIE.

Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.

LA MERE.

Et comment avez-vous vu cela?

EMILIE.

Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.

LA MERE.

Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses?

EMILIE.

C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours d’avance ce qui m’arrivera.

LA MERE.

La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires pour inspirer la confiance?

EMILIE.

Je crois qu’oui.

LA MERE.

Croyez-vous les avoir?

EMILIE.

Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument.

LA MERE.

J’aime à vous voir cette émulation.

EMILIE.

Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez dit, n’est-ce pas?

LA MERE.

Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées?

EMILIE.

Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire cela, je ne sçais par où m’y prendre.

LA MERE.

Essayez toujours.

EMILIE.

Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas bonne opinion de moi.

LA MERE.

Cela est vrai.

EMILIE.

Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à lire & à écrire.

LA MERE.

Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte!

EMILIE.

Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.

LA MERE.

Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot?

EMILIE.

Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée!

LA MERE.

Et de quoi?

EMILIE.

Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il semble que vous ne soyez pas contente.

LA MERE.

Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu vous ramener à apprécier au juste votre mérite.

EMILIE.

Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.

LA MERE.

Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas de quoi se vanter si fort.

EMILIE.

Mais pourquoi donc, Maman?

LA MERE.

Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants, à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous d’elles?

EMILIE.

Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela, je crois.

LA MERE.

Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire, que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également nécessaire.

EMILIE.

Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.

LA MERE.

J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand.

EMILIE.

J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.

LA MERE.

Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas comme un petit hanneton...

EMILIE.

Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton; mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé.

LA MERE.

Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait?

EMILIE.

Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal. Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.

LA MERE.

Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous vos amusements ordinaires?

EMILIE.

Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit que j’étois plus grande! Pourquoi donc?

LA MERE.

C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre âge.

EMILIE.

Comment cela, Maman?

LA MERE.

C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais revenons à ce que vous vouliez me dire.

EMILIE.

Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois donc, Maman?

LA MERE.

Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que vous avez à apprendre à écrire.

EMILIE.

Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que cela?

LA MERE.

Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.

EMILIE.

Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui est venue, ces Messieurs, ces Dames...

LA MERE.

Eh bien?

EMILIE.

Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame, dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment s’appelle-t-elle donc?

LA MERE.

Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?

EMILIE.

Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?

LA MERE.

C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.

EMILIE.

Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur, je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd & une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.

LA MERE.

Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?

EMILIE.

Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science, dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?

LA MERE.

Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est Mademoiselle Sophie, je crois.

EMILIE.

Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.

LA MERE.

Et pourquoi?

EMILIE.

Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.

LA MERE.

Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.

EMILIE.

Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.

LA MERE.

Et vous ne trouvez pas cela bien?

EMILIE.

Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.

LA MERE.

N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en laisse pas le temps?

EMILIE.

Oh non, ma chere Maman!

LA MERE.

Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science, puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.

EMILIE.

Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans quoi on passe pour une ignorante.

LA MERE.

Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir. Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez, avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder, je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez pas ces différentes choses.

EMILIE.

Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.

LA MERE.

Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante. N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?

EMILIE.

Cela est sûr.

LA MERE.

Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.

EMILIE.

Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!

LA MERE.

Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule d’aller se vanter de ce que l’on sçait.

EMILIE.

Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je sçais, on croira que je suis ignorante.

LA MERE.

C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter de sa science.

EMILIE.

Laquelle, Maman?

LA MERE.

Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?

EMILIE.