Les conteurs à la ronde

Chapter 6

Chapter 63,963 wordsPublic domain

Une nuit, justement après l'arrivée tant attendue du nouvel An, et lorsque le pire d'un long hiver était passé, je l'espérais du moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois fois, ce qui était le signal particulier pour moi. Je ne voulais pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle fût endormie, car le vieux lord avait joué avec plus de force que jamais et je craignais que ma mignonne ne se réveillât pour entendre l'enfant fantôme.

Quant à le voir, c'était impossible. J'avais trop bien fermé les fenêtres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai dans les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et je la portai dans le salon où je trouvai les deux vieilles dames travaillant selon leur habitude, à leur tapisserie. Elles levèrent les yeux au moment où j'entrai, et mistress Stark me demanda d'un air fort étonné: «Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que... parce que, commençai-je à murmurer, j'avais peur qu'elle ne cédât à la tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans la neige,»_ _mais miss Stark m'arrêta court par un clin-d'oeil significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour défaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni l'autre ne savaient dépiquer, à cause de leurs mauvais yeux. Je déposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis près des deux vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commençait à mugir, rendait mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles avaient été cause.

Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les bouffées du vent ébranlaient les fenêtres; mais soudain elle se dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous faire signe d'écouter. «J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles... J'entends la voix de mon père!»

Dans le même instant, ma chérie se réveilla comme en sursaut. «Ma petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure!» Et elle essaya de se lever pour aller à elle; mais ses pieds se prirent dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair commençait à se crisper, en songeant aux bruits que l'on entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et remplit nos oreilles. Nous entendîmes aussi des voix et des cris, et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement. Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions parler. Tout-à-coup miss Furnivall s'avança vers la porte du salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest, et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress Stark la suivit, et je n'osai rester derrière, quoique l'épouvante empêchât presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chère enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrière les vieilles dames. Dans la salle, les cris étaient plus forts que jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient constamment fermées. Alors je remarquai que le grand lustre de bronze était tout allumé, quoique la salle fût pleine d'ombre, et qu'un grand feu brûlât dans la vaste cheminée sans répandre aucune chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte orientale semblait ébranlée sur ses gonds, et ma chérie, luttant pour se dégager de mes bras, s'écriait de toutes ses forces: «Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est là; je l'entends; elle vient! Hester, laisse-moi aller!»

C'était le moment de la bien tenir. Je serai plutôt morte que de lâcher prise, tant ma résolution était forte. Miss Furnivall écoutait et entendait malgré sa surdité habituelle. Ni l'une ni l'autre des vieilles dames ne prenaient garde à Rosemonde qui m'avait forcée de la mettre à terre; mais agenouillée devant elle, je tenais sa ceinture enlacée dans mes deux bras, tandis qu'elle continuait de pleurer et de lutter pour m'échapper.

Tout-à-coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre, comme si elle fléchissait sous un furieux effort; et l'on vit apparaître, dans une vague et mystérieuse clarté, l'effigie d'un grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux étincelaient. Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une femme d'une grande beauté et au regard fier, qu'un petit enfant tenait par sa robe.

«Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame qui était sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester! Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent près d'elles. Je le sens. Je le sens. Laissez-moi aller.»

Ses efforts pour m'échapper la faisaient presque tomber en convulsions; mais je la tenais de plus en plus serrée, au point d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que la laisser entraîner par ces terribles fantômes. Ils avançaient toujours vers la porte de la grande salle, où les vents hurlaient comme des loups qui attendent leur proie. Tout-à-coup la dame se retourna, et je vis qu'elle lançait au vieillard un hautain défi; mais presque au même instant, tout son corps frémit d'épouvante. Elle étendit les bras d'un air égaré et suppliant, pour garantir son enfant, son petit enfant, d'un coup de la béquille que le vieux lord tenait levée.

Miss Rosemonde, entraînée par une puissance surnaturelle, continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier:

«Elles veulent que j'aille avec elles sur les _Fells_. Elles m'attirent à elles! Ô ma petite fille! Je viendrais si la méchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.»

Enfin, quand elle vit la béquille levée sur l'enfant, elle s'évanouit, et j'en rendis grâces à Dieu.

Au moment où le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais à mes côtés, s'écriait d'un ton lamentable: «Ô mon père! mon père! épargnez cette pauvre enfant!» Mais alors même, je vis, nous vîmes tous un autre fantôme se détacher de la lumière bleue et vague qui remplissait la salle. C'était une autre dame qui se tenait debout près du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mépris triomphant. Sa beauté était remarquable; ses lèvres rouges et dédaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orné d'une longue plume, couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu ouverte sur la poitrine. J'avais déjà vu cette figure. C'était la ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse.

Les fantômes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille miss Furnivall; et quand la béquille que brandissait le vieux lord tomba sur l'épaule droite de l'enfant, la sérénité de marbre de la cruelle jeune fille n'en parut pas même altérée. Soudain ces lumières étranges qui ne dissipaient pas les ténèbres, ce feu qui ne répandait aucune chaleur, s'éteignirent d'eux-mêmes; et nous vîmes la vieille miss Furnivall gisante à nos pieds, mortellement frappée.

On la porta dans son lit, d'où elle ne devait pas se relever. Durant son agonie, elle tenait son regard tourné vers la muraille, murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: «Hélas! Hélas! la vieillesse ne peut réparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non, jamais, on ne peut la réparer!»

V -- L'HISTOIRE DE L'HÔTE.

Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal, où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui- même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines; mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse.

Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien.

Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière:

«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres. En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand.

À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.

Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse, toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles, éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai le phénix dans son lit de parfums.»

Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte: «Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut- être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue vient de prophétiser.»

L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe, qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir. Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent, du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet, maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or, de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.

Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées; les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux; le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est enfuie!

Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils invoquent le ciel!

Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour, mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne, il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et finit par disparaître dans l'obscurité lointaine.

Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir, lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne!

Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie.

Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue; et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré lui.

VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.

Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale, rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas, bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet pour faire une excursion à la campagne, nous affections de regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée, j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart, entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions, lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.

«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?»

«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur enverrais une balle dans la tête.»

«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?»

«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son impertinence?»

«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?»

«Je les tuerais tous.»

Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme moi.

Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.

S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard, je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats licenciés.»