Les conteurs à la ronde

Chapter 5

Chapter 54,021 wordsPublic domain

«Il ne me reste donc, m'écriai-je, qu'à retourner voir si elle ne s'est pas cachée dans le salon de ces dames, sans être remarquée d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la frayeur qu'elle m'a donnée.» Je disais cela, mais je n'avais pas la moindre intention de le faire. Me voilà rentrée dans le salon occidental, où je dis à mistress Stark que, n'ayant pu trouver nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien chercher derrière les meubles et les rideaux. Je commençais à croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardâmes de tous côtés; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'était bien certainement dans aucun recoin du salon, Nous voilà de nouveau en campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant partout où nous avions déjà cherché, mais sans rien trouver. Miss Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark la reconduisit dans le salon toujours bien chauffé, après m'avoir fait promettre de leur amener l'enfant dès qu'elle serait retrouvée. Miséricorde! Je commençais à croire que nous ne la retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de la grande façade, toute couverte de neige. J'étais alors au premier étage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je distinguai très bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un éclair; je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tête la jupe de ma robe en guise de manteau, je me mis à courir. Je tournai le coin oriental, et là une grande ombre noire couvrait la neige; mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai l'empreinte des petits pas montant vers les _Fells_. Il faisait un froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas moins, pleurant à la pensée de l'épouvante et du péril où devait être mon enfant chérie. J'étais en vue des deux houx, quand j'aperçus un berger qui descendait la colline, et portait un objet enveloppé dans son manteau. Ce berger cria après moi et me demanda si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent étouffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss Rosemonde étendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme si elle était morte. Le berger me dit qu'il était monté aux _Fells_ pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de la colline, où on ne voyait pas d'autre buisson à plusieurs milles à la ronde) il avait trouvé ma petite lady, mon agneau, ma reine, déjà roide et dans le fatal sommeil que produit la gelée. Je pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon manteau et la tins contre mon coeur. Je la réchauffai là tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses petits membres; mais elle était encore insensible à notre arrivée dans le manoir. Je n'avais pas moi-même assez d'haleine pour parler. J'entrai par la porte de la cuisine.

«Apportez vite la bassinoire,» fut tout ce que je pus dire. Je montai miss Rosemonde dans notre chambre, où je me mis à la déshabiller près du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais imaginer, et cependant j'étais presque aveuglée par les larmes. À la fin, oh! à la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothée prévenir miss Furnivall que nous l'avions retrouvée et que tout allait bien. Je résolus de passer la nuit entière à côté du lit de ma petite. Elle tomba dans un profond sommeil aussitôt que sa jolie tête eut touché l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle s'éveilla, son visage était aussi frais, aussi clair que ses idées; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le crois encore aujourd'hui.

Elle me raconta qu'elle avait eu le désir d'aller près de Dorothée, parce que les deux vieilles dames s'étaient endormies, et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor de l'ouest, elle avait aperçu, à travers la croisée élevée, la neige qui tombait à gros flocons. Cela lui avait donné le désir de voir la terre toute blanche, et elle était entrée pour cela dans la grande salle où, s'approchant des croisées, elle avait vu, en effet, la terrasse couverte d'une neige éblouissante. Une petite fille lui était apparue, du même âge à peu près qu'elle, «mais si jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'être si bonne, que je ne pouvais lui refuser.»

Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles avaient tourné toutes les deux le coin de l'aile orientale.

«Vous êtes une méchante petite fille, dis-je à miss Rosemonde, car vous me contez des histoires. Que dirait votre chère maman qui est au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!»

«En vérité, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis la vérité. Ne me dites pas cela! lui répondis-je d'un ton sévère. J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laissé l'empreinte de ses pieds à côté des vôtres?»

«Ce n'est pas ma faute, chère Hester, dit-elle en pleurant, si vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regardé à ses pieds; mais elle tenait ma main serrée dans sa petite main, et elle était froide, très froide.

Elle m'a conduite en haut du chemin des _Fells_ jusqu'aux deux houx. Là, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots; mais dès qu'elle m'a vue, elle a cessé de pleurer; elle m'a souri d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a commencé à me bercer pour m'endormir. C'est là, tout, Hester, mais c'est bien la vérité; et ma chère maman le sait, dit-elle en fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fièvre et je fis semblant de croire à son histoire, qu'elle me répéta, mainte et mainte fois, sans y rien changer.

À la fin, Dorothée frappa à la porte avec le déjeuner de miss Rosemonde, et me dit que les vieilles dames étaient descendues dans la salle à manger où elles désiraient me parler. La veille au soir toutes les deux étaient montées dans notre chambre à coucher, mais trouvant la petite endormie, elles s'étaient contentées de la regarder, sans me faire de question.

«Je ne l'échapperai pas, pensai-je en moi-même en traversant la galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais confié l'enfant à une garde. Elles seules étaient à blâmer de l'avoir laissée courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je racontai toute l'histoire à mistress Stark. Je la racontai aussi à miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille; mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attiré miss Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite à la grande et belle dame près des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air, ses vieux bras amaigris et s'écria... Ô ciel! pardonne! ayez miséricorde, Seigneur!»

Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement à ce qu'il me parut; mais mistress Stark n'en était plus maîtresse, et miss Furnivall me parla d'un ton d'autorité mêlé d'une étrange anxiété.

«Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entraînerait à la mort! Enfant de malheur! Dites bien à Rosemonde qu'elle s'en défie; car c'est un enfant méchant et pervers! Alors, mistress Stark me fit sortir de la salle à manger et je n'étais pas fâchée d'être dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie pitié de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'années, tant d'années!»

Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait être en repos après cet événement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'échapper de nouveau pour courir après quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir d'après certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le cerveau dérangé. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma chère petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille.

Il ne cessait de geler à pierre fendre et toutes les fois que la nuit était plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffées de vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais vieux lord ou non, partout où allait miss Rosemonde, je la suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, était plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'était à moi, d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gaîté, comme il convenait à son âge. Nous jouions donc ensemble, nous courions ensemble, par-ci, par-là, partout; car je n'osais jamais la perdre de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain après- midi, peu de jours avant la Noël, nous jouions toutes les deux sur le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le jeu bien entendu, mais elle aimait à faire rouler les douces billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais à faire tout ce qu'elle faisait; peu à peu, sans que nous y prissions garde, il commença à faire noir dans la salle, quoiqu'il fît clair encore en plein air. Je songeais à la reconduire dans notre chambre, quand tout-à-coup elle s'écria:

«Regarde, Hester, regarde! Voilà encore ma pauvre petite fille dehors dans la neige!»

Je me tournai vers les longues et étroites croisées; et là, je vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss Rosemonde, habillée tout autrement qu'elle aurait dit l'être pour sortir par une si rude soirée, pleurant et tapant contre les carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laissât entrer. Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir, courait à la porte pour l'ouvrir quand tout-à-coup et tout près de nous le grand orgue retentit comme un tonnerre.

Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans le calme d'une si forte gelée, je n'avais pas entendu le son des petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantôme semblât y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et pleurer sans que le moindre son parvînt à mon oreille. Je ne sais si je remarquai tout cela dans le moment même, tant les sons du grand orgue m'avaient frappé de terreur; mais ce que je sais, c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au moment où elle s'avançait vers la porte et que le l'emportai malgré ses cris et ses efforts pour m'échapper, dans la grande et claire cuisine, où Dorothée et Agnès éminçaient des viandes pour faire des pâtés.

«Qu'y a-t-il, ma petite belle?» s'écria Dorothée, en voyant miss Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se briser.

«Elle n'a pas voulu,» répondit cette chère enfant, «me laisser ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui mourra bien sûrement si elle reste dehors toute la nuit sur les _Fells_. Cruelle, méchante Hester!» Et en parlant ainsi, elle me battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothée une expression d'épouvante mortelle qui glaçait mon sang dans mes veines.

«Fermez la porte de l'arrière-cuisine; mettez bien le verrou,» dit-elle à Agnès, et sans en dire davantage, elle me donna des raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite lady sanglotait toujours en pensant à la petite fille restée dans la neige et elle ne voulait toucher à aucune friandise. Je m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la cuisine, où je dis à Dorothée que ma résolution était prise et que j'emmènerais ma chère petite dans la maison de mon père à Applethwaite, où, si nous vivions humblement, nous vivrions au moins en paix. Je lui dis encore que j'étais déjà bien assez effrayée par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant j'avais vu de mes yeux l'étrange petite fille, dont les pieds ne laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habillée comme aucun enfant ne pouvait l'être dans le voisinage, pleurant, criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun bruit, aucun son. J'avais même aperçu sur son épaule droite, car elle avait les épaules et les bras nus malgré la rigueur du froid, une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle l'enfant fantôme qui, comme Dorothée le savait bien, avait failli l'entraîner à sa perte. C'était plus que je n'en pouvais supporter.

À ce récit, je vis Dorothée changer de couleur plusieurs fois. «Je ne crois pas,» me dit-elle, «qu'on vous laisse emmener miss Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez aucun droit sur elle.» Dorothée me demanda ensuite si je pourrais me résoudre à quitter l'enfant dont j'étais si folle, pour de vains sons et des visions qui, en définitive, ne pouvaient faire aucun mal, et auxquels ils avaient dû s'habituer chacun à leur tour. J'avais la tête montée; je tremblais presque de colère. Je lui dis qu'il était bien aisé à elle de parler ainsi; à elle qui savait ce que signifiaient cette musique et ces prétendues visions, et qui avait eu peut-être quelque chose à démêler avec l'enfant fantôme de son vivant. Ainsi provoquée, Dorothée finit par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'eût rien dit, car je fus plus effrayée que jamais.

Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre histoire par des vieillards des environs dans le commencement de son mariage. Alors on venait encore au château qui n'avait pas sa mauvaise réputation d'aujourd'hui. Après tout, elle ne pouvait dire si c'était vrai ou faux, mais voici ce qu'on répétait.

Le vieux lord qui jouait de l'orgue était le père le miss Furnivall, ou plutôt de miss Grace, comme l'appelait Dorothée, car miss Maude, étant l'aînée, portait de droit le titre de miss Furnivall. Le vieux lord était dévoré d'orgueil. Jamais on ne vit, jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles étaient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car c'étaient les plus grandes beautés de leurs temps, comme j'avais pu le voir par leurs portraits dans le salon de cérémonie. Mais, dit le vieux proverbe, «l'orgueil aura sa chute.» Ces deux beautés hautaines devinrent amoureuses du même homme, et ce n'était qu'un musicien étranger, amené de Londres par leur père pour faire de la musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses, l'orgueil de famille excepté, le vieux lord aimait la musique; il en était fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais cela n'avait adouci en rien son caractère farouche. Le fier et dur vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il appela donc près de lui un étranger qui faisait de la musique si harmonieuse que les oiseaux mêmes sur les arbres suspendaient leurs chants pour l'écouter. Par degrés, le nouveau venu s'empara si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque année à Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et qui l'installa dans la grande salle où il était encore de mon temps. Il apprit au vieux seigneur à en jouer; mais bien des fois, lorsque lord Furnivall ne pensait qu'à son bel orgue et aux accords qu'il en tirait, l'étranger au teint brun et aux cheveux noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames; tantôt avec miss Maude, tantôt avec miss Grâce.

Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se marièrent secrètement, et avant la prochaine visite annuelle de l'étranger, elle donna le jour à une petite fille dans une ferme au milieu des bruyères, tandis que son père et miss Grâce la croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant épouse et mère, son caractère ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout aussi hautaine, tout aussi passionnée que jamais, et peut-être davantage, car elle était jalouse de miss Grâce à qui le musicien étranger faisait une cour assidue, pour détourner les soupçons, disait-il. Mais miss Grâce, triomphant avec affectation de sa victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exaspérait de plus en plus contre son mari et contre sa soeur. Il était facile au premier de secouer un joug qui lui devenait désagréable, et de chercher dans les pays étrangers un refuge contre la jalousie des deux soeurs. Il partit cet été-là un mois avant l'époque habituelle de son départ en donnant à entendre qu'il pourrait bien ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laissée à la ferme, et sa mère avait l'habitude de faire seller son cheval et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun but, mais en réalité pour voir son enfant une fois au moins par semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne savait pas haïr à demi. Le vieux lord continuait de jouer de son orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par adoucir son redoutable caractère, dont toujours, au dire de Dorothée, on racontait de bien terribles histoires. Il devint infirme et fut obligé de se servir d'une béquille pour marcher. Son fils aîné, le père du lord Furnivall actuel, était alors avec l'armée en Amérique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss Maude faisait à peu près à sa mode, et, de jour en jour, il y avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace. Elles finirent par se parler à peine, si ce n'est en présence du vieux lord. Le musicien étranger revint encore l'été suivant, mais ce fut la dernière fois; car, avec leurs jalousies et leurs colères, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connaître son mariage quand son père serait mort, se voyait maintenant abandonnée avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle était folle, redoutant son père, haïssant sa soeur et forcée de vivre avec eux. L'été suivant se passe donc sans qu'on vît reparaître l'étranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes et sombres toutes les deux, étaient aussi belles que jamais, mais il y avait quelque chose d'égaré dans leur regard. Peu à peu cependant le front de miss Maude s'éclaircit. Son père, dont les infirmités augmentaient toujours, se laissait de plus en plus absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque à part, occupant des appartements séparés, miss Grace dans l'aile occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mêmes qu'on avait depuis condamnées. Cette dernière crut donc pouvoir prendre sa fille avec elle, sans que personne en sût rien, excepté ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa parole, que c'était l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothée, était assez bien connu; mais personne ne savait ce qui était arrivé ensuite, si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attachée dès ce temps-là à sa personne, comme femme de chambre, était beaucoup plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'après certains mots échappés çà et là, les domestiques supposaient que miss Maude s'était vantée à miss Grace de son triomphe et l'avait aisément convaincue que le musicien étranger s'était joué d'elle avec son amour prétendu, puisqu'il en avait épousé une autre en secret. À dater de ce jour, les joues et les lèvres de miss Grace perdirent leur éclat; on l'entendit souvent répéter qu'elle se vengerait tôt ou tard. Mistress Stark, de son côté, ne cessait d'épier ce qui se passait dans les appartements de l'aile orientale.

Par une affreuse nuit, juste après le nouvel An, la terre était déjà, couverte d'une neige épaisse et profonde, et les flocons tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient être dehors. Tout-à-coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte et la voix du vieux lord qui dominait tout, se répondait en invectives et en malédictions. On entendit aussi les cris d'un petit enfant, le hautain défi d'une femme irritée, le son d'un coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des gémissements qui finirent par s'éteindre sur la colline. Alors le vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa fille l'ayant déshonoré, il l'avait chassée de sa maison, elle et son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prêter secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu de l'exclure à jamais du paradis. Pendant tout ce temps-là, miss Grace se tenait à côté de son père pâle et immobile comme la pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme si elle se sentait soulagée d'une grande crainte, et comme pour dire que son oeuvre était faite, son but accompli. Le vieux lord ne toucha plus à son orgue et mourut dans l'année. Cela n'a rien d'étonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les _Fells_, trouvèrent miss Maude assise, avec le rire de la folie, sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'épaule droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua l'enfant. D'après ce que disait Dorothée; ce furent le froid et la gelée. Toutes les bêtes sauvages étaient renfermées dans leurs trous et tous les animaux domestiques dans leurs étables, à l'heure où la mère et l'enfant furent chassés du manoir et réduits à errer sur les _Fells_! Maintenant vous savez tout, ajouta Dorothée, et je serais bien étonnée si vous étiez moins effrayée que moi?»

J'étais plus effrayée que jamais; mais je lui dis que je ne l'étais pas. J'aurais voulu nous voir à jamais dehors miss Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne voulais pas quitter ma chère enfant et je n'osais l'emmener avec moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et gémissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne l'empêchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantôme pour le mettre à l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je me tenais le plus éloignée possible de miss Furnivall et de mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait rien de bon à gagner près d'elles avec leurs sombres et durs visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans les années sinistres du passé. Malgré mon effroi, j'avais une sorte de pitié pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la fosse ne peuvent avoir un aspect plus désolé que celui qui était toujours empreint sur son visage. À la fin je me sentis émue de tant de pitié pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot sans qu'il lui fût arraché, que je priai Dieu pour elle. J'appris à miss Rosemonde à prier aussi pour une personne qui avait fait un péché mortel; mais au moment où ma chère petite arrivait à ces mots, elle prêtait souvent l'oreille et quittait sa position agenouillée pour me dire: «Hester, j'entends ma petite fille qui pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle mourra!»