Chapter 12
Il faisait un beau clair de lune quand notre cabriolet entra dans le village. J'avais encore un mille à faire à pied, car je voulais me débarrasser du bavardage peu récréatif de Joe. Laissant donc l'ex-postillon se régaler d'un souper chaud et noyer ses soucis dans des flots d'ale, je marchai rapidement jusqu'à proximité de la vieille maison, autrefois le manoir patrimonial; mais les terres en avaient été depuis longtemps divisées. Je m'arrêtai. Mon courage faiblit au moment où je traversai la grille, dont le bruit fit aboyer violemment les chiens. J'étais un étranger pour eux, Les chiens qui me connaissaient étaient morts depuis longtemps. Deux fois je fis le tour de la maison, réprimant avec peine mon émotion, avant de trouver le courage d'approcher de la porte. Les éclats de rire, la joyeuse musique qui résonnait de temps en temps, les lumières qui voltigeaient d'une croisée à l'autre dans les chambres d'en haut, me remplissaient d'émotions à la fois douces et pénibles qui depuis longtemps m'étaient inconnues. Il y avait du roman dans ma mystérieuse arrivée; mais le roman a toujours sa part dans une vie de solitude. Très déraisonnablement, j'éprouvai d'abord une certaine vexation de voir qu'on était si joyeux en mon absence; mais, l'instant d'après, de meilleurs sentiments prévalurent. Je m'approchai de la porte que je reconnaissais si bien, et je frappai un grand coup. La servante ouvrit sans me faire de question, car on attendait beaucoup de convives. Au moment où je me baissais pour me débarrasser de mon manteau et de mon chapeau, une jolie enfant en robe blanche descendit l'escalier en courant, jeta ses bras autour de mon cou, m'appliqua un gros baiser et s'écria: «Je vous ai attrapé sous le gui, cousin Alfred.» Puis, presque aussitôt, en me regardant avec ses grands yeux bruns timides: «Qui êtes-vous donc? êtes-vous encore un nouvel oncle?» Oh! combien mon coeur se sentit soulagé! L'enfant avait saisi une ressemblance; je ne serais donc pas méconnu par les miens! Tous mes plans, tous mes préparatifs furent oubliés; j'étais au milieu d'eux; et je voyais, après quinze ans, le foyer de Noël, la table de Noël, les visages de Noël dont j'avais si souvent rêvé.
Décrire cette nuit-là me serait impossible. Longtemps après minuit, nous étions encore assis tous ensemble. Les enfants ne voulaient pas quitter mes genoux pour aller au lit; mes frères ne se lassaient pas de me regarder; mes soeurs étaient groupées autour de moi, baisaient mes joues barbues et brunies, et pressaient mes mains brûlées du soleil. Je verrai peut-être encore bien de nouvelles et riantes scènes de Noël, mais jamais une Noël semblable à celle qui accueillit le banni volontaire à son retour.
Cependant, quoique l'Angleterre ait ses bienheureuses saisons et ses joyeuses fêtes, en tête desquelles figure la Noël, et quoique cette Noël-là doive bien des fois encore revivre dans ma mémoire, je ne puis rester en Angleterre. Ma vie a pris le moule de mon pays adoptif. Là où j'ai fait ma fortune, là je dois en jouir. Les entraves, les conventions, les liens créés par les divisions infinies de la société, sont plus que je ne puis supporter. Le souci semble siéger sur tous les fronts, et, sur un trop grand nombre, le dédaigneux orgueil d'une supériorité sociale imaginaire.
J'ai trouvé le visage au teint de rose et le loyal coeur de l'inconnue dont j'avais souvent rêvé dans mes nuits solitaires. Une jeune personne écoutait d'une oreille attentive, émue, durant la semaine de Noël, les récits de l'Australien, que mes amis ne se lassaient pas d'entendre; elle est prête à tout quitter pour me suivre dans ma demeure pastorale. Je fais actuellement mes préparatifs de départ, et ni la société, ni les livres, ni la musique ne manqueront dans ce qui n'était, quand j'y arrivai pour la première fois, qu'une forêt et un désert d'herbages, peuplé d'oiseaux sauvages et de kangourous. Prés de vingt parents m'accompagnent, dont plusieurs passablement pauvres; mais là-bas peu importe. Dans quelques années, vous verrez figurer l'établissement de Barnard-Town sur toutes les cartes d'Australie; et là, au temps de la Noël, comme en tout temps, les hommes au coeur franc, les femmes au bon coeur, trouveront toujours aide et sympathique accueil, car je n'oublierai jamais comment j'ai débuté moi-même dans ce monde lointain, berger perdu dans la solitude, regardant luire les étoiles dans un ciel sans nuages.
[1] L'équivalent français du «Château en l'air, a Castle in the air», est le «Château en Espagne»; mais le traducteur a cru devoir conserver le sens littéral de l'expression anglaise. [2] Hauteurs déboisées couvertes de bruyères et servant généralement de pâturages. [3] Sic
End of Project Gutenberg's Les conteurs à la ronde, by Charles Dickens