Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 9
Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]), desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai, pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur: vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner, sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin, il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience, elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau, adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux, ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette. Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit, qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur, je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine, assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi, et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes, pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse, et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons, dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières, la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car, quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi, ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas, qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire; si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami, jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle, dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient, et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu, et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.» Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne s’éteint pas pour l’eau de la rivière.
NOUVELLE XIX.
De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; et du dîner qu’il donna à ses amis.
Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206], plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur; et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire: «Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].» Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212], vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire. Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_. Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.
Chatelus donne à déjeuner A six, pour moins d’un carolus, Et Jaquelot donne à dîner A plus pour moins que Chatelus. Après ce repas dissolu, Chacun s’en va gai et fallot: Qui me perdra chez Chatelus Ne me cherche chez Jaquelot.
NOUVELLE XX.
De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui venoit manger son dîner.
Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre. Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair, fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table. Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier, qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt, longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier; si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.
NOUVELLE XXI.
Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.
A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226] en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230], il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère, laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.