Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 8

Chapter 82,063 wordsPublic domain

Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa chambrière aussi, laquelle il appeloit _pedissèque_[158]. Et quand elle n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas; duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant: «_Pedissèque, serve_[164] moi ce _farcime_ de _ferine_[165], qu’il ne soit point _famulé_[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot de _farcime_; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de _famulé_, qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot _famulé_; mais le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis, que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne s’appeloit pour lors que la _Salle_) et leur fit grande fête de ce pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On ne sauroit dire si la _pedissèque_ fut plus mal menée de son maître, d’avoir laissé _famuler_ ce _farcime_, ou si ledit maître fut mieux gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins, les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que tu m’_afferes_[171] là, _pedissèque_?» Elle lui répondit: «Monsieur, c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «_Pedissèque_!» laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, _idiote_, _inepte_[172], _insulse_[173], _nugigerule_[174], _imperite_[175] (et tous les mots du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que c’est que tu m’_afferes_, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle, parle une autre fois en plurier nombre, grosse _quadrupède_, parle en plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La Roche Thomas!» La _pedissèque_ n’avait jamais été déjeunée[177] de ce mot de _plurier nombre_; par quoi elle se le fit expliquer par son clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui apportois, que tu lui aies répondu, _un poulet_; et il veut que tu dises _des poulets_, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par _plurier nombre_, entends-tu?» la _pedissèque_ retint bien cela. De là à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que c’est qu’elle _afferoit_. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en plurier nombre.

NOUVELLE XVII.

Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit cardinal se nomma Phelippot.

Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal, ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire _dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur, dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien, lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit, il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185]; tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer). Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li _Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier. Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui; de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère, elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez d’autres grands biens.

NOUVELLE XVIII.

De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernette[189].