Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 7
Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi, lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui, tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper. Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.» Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur, dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien! dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami, êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.» Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt; et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère, je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet, j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne fait pas bon se jouer à son maître.
NOUVELLE XIII.
D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit en quelle jambe c’étoit.
Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son _famulus_, qui avoit nom Corneille: «Viens çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit: «Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille?—Oui, _domine_, ce disoit le _famulus_.—C’est donc en cette jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.»
NOUVELLE XIV.
Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une potée de lait au marché[132].
Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
NOUVELLE XV.
Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.
La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137] la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter, emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre, de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put. Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits, commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines, caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous, tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve, laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143], et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait, soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais, drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois, gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh! qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers, étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et, pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles; tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que, par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles. Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire; tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes, et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer, d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire; non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser, exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157], et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.
NOUVELLE XVI.
De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit le truchement.