Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 6

Chapter 64,103 wordsPublic domain

Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde, après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers, lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel, après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta, et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que, quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape, il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape, quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin; que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86], de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.» Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_. Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve, Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve, Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement: _Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât. A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas la manière d’en user.

NOUVELLE VIII.

De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.

Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit. Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant, et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96]. Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier, s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement, survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante! je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme, subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure, pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère, et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.» Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace, lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin, lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_. Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»

NOUVELLE IX.

Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent promptement.

Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or, et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non, répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses.»

NOUVELLE X.

Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en servir, et de son clerc qui la lui essaya.

Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne; tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107] ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé. Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant ouï autrefois un proverbe qui dit: _Sage ami, et sotte amie_. Car d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court, mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien, et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille, contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements, afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car, au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie, quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement, les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle. Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise. Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer; mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près, la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut son congé pour le moins.

NOUVELLE XI.

De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin[112].

Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113]; mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine, comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.» La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: «Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116], ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.

NOUVELLE XII.

De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le procureur se vengea de Fouquet.