Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 5
Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie: il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien; l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église, auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait, envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse, ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55] en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il ne l’étoit point.
NOUVELLE V.
Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon mot à leurs maris la première nuit de leurs noces.
Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république. Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres; qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent. Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère, lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût. Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face; mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit; peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée. Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère, à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi, lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est, qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons, toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté, comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant, que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il, les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant: «Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant, trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez, et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait. _Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire.
NOUVELLE VI.
Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.
Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé, peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour, il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère, en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé, et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul, en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience, songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit, c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur; autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir, qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen, lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté, il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois, quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens, qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir: chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille, pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que, dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé; car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre ne vaut rien sans clerc[82].
NOUVELLE VII.
Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au saint-père; et comme il s’en aida.