Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 4
Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes, nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader, ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5] qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non. Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis. Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et sérieuses. Adieu.
De Lyon, ce 25 de janvier 1558.
NOUVELLE I.
EN FORME DE PRÉAMBULE.
Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10], afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément, et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux; l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre; l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y. Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez, du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille? Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez. Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise, ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner, c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout; bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez; autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure, il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères, ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que, devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes, ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient, dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction, il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il, au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va? dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien, disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.» Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité? certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes!
NOUVELLE II.
Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31].
Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté, tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui, après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille: de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire: «Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite! Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde. Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38], M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui, et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va, tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh! qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40].
NOUVELLE III.
Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara les chanoines à leurs potages.
En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur, vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans; il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère; mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux, selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit, mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite. Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!» à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder. «Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs, dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais, dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.» Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils, c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents. Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses requêtes et importunités du temps passé.
NOUVELLE IV.
Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.