Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 25
Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal de Lorraine[872]; et comment il échappa[873].
Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et, peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875].
NOUVELLE CXXI.
Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des François aux Italiens[876].
Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus souvent porté les marques des François colères que les François n’ont porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient auparavant.»
NOUVELLE CXXII.
De celui qui paya son hôte en chansons[877].
Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant, et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: «_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il, celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.
NOUVELLE CXXIII.
D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir dépucelé sa fille la première nuit[879].
Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881], afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M. l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien, et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois, par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la qualité des parties.
NOUVELLE CXXIV.
Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui donna son hôtesse.
Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France, lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres, voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886]. L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure, pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon, lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se sentit saisi du mal de ventre.
NOUVELLE CXXV.
Des épitaphes de l’Arétin[887], surnommé Divin; et de son amie Madelaine.
L’Arétin, non l’Unique[888], mais celui qui a usurpé le surnom de Divin[889], s’est aussi donné arrogamment le titre de _fléau des princes_, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n’épargnoit (comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc[890]; car il écrit en une préface d’une sienne comédie italienne[891] que le roi très-chrétien François, premier du nom, lui avoit enchaîné la langue d’une chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit envoyée, afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de plusieurs autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues qu’il a faits, il introduit deux courtisanes, racontant l’une à l’autre les moyens par lesquels elles étoient parvenues aux richesses, et comme, par leur sage conduite et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en honnêtes compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles décédée de son temps, il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit:
De Madelaine ici gisent les os: Qui fut des v... si friande en sa vie, Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie, Pour l’asperger, lui pisser sur le dos.
Or, est mort n’a pas long-temps[892] ce prud’homme avertin[893], à qui les Florentins ses compatriaux ont fait cette épitaphe, digne de lui et de son athéisme:
Qui giace l’Aretino, amaro tosco Del seme human: la cui lingua traffisse E vivi e’ morti: di Dio mal non disse: Et si scusò con dir’ No lo conosco.
C’est-à-dire:
Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison De tout le genre humain; dont la langue fichait Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit.
NOUVELLE CXXVI.
De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.
Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement. Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie, s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur. Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur, et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis. Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris. Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller. Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol, il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic factus est in caput anguli_. C’est-à-dire:
La pierre par ceux rejetée Qui du bâtiment ont le soin A été assise et plantée Au principal endroit du coin[897].
Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme, il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris_. C’est-à-dire:
Cela est une œuvre céleste Faite, pour vrai, du Dieu des dieux, Et un miracle manifeste, Lequel se présente à nos yeux.
Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête compagnie.
NOUVELLE CXXVII.
Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899].