Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 24
Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839], prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant, lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?» Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.» Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais, dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit, faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.» Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison, print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs. Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il lui avoit promis.
NOUVELLE CXI.
Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis furent pendus et étranglés[842].
Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844]; lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845], lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:
Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.
C’est-à-dire:
Ceux qui vont delà la mer Changent le ciel, non leur amer[846].
Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes, avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes; car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue. Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé.
NOUVELLE CXII.
D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].
Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours, qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux, et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.
NOUVELLE CXIII.
Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion de son hôtesse[854].
Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une sienne hôtesse (laquelle il entretenoit) de faire semblant d’ôter, disoit-elle, tout soupçon à son mari, se fit châtrer (qu’on dit plus honnêtement _tailler_); et se mit en la miséricorde d’un nommé monsieur maître Pierre des Serpents, natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce prince-curé quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur eut dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais qu’enfin il se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit force d’en passer par là, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot du guet[855], de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé quatre écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure il advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, se laissa lier, et du tout accoutrer comme celui qu’on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté (après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire à bon escient, avec promesse de lui donner le don de ce qu’il avoit reçu dudit prêtre pour faire la mine[856]; tellement que maître Pierre, persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après l’avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et de fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point accoutumé se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit une seule fois moqué, son métier se moqueroit de lui. Voilà comment le pauvre curé se trouva de l’invention de cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, il fut trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa personne.
NOUVELLE CXIV.
D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa cordelle[857] un jeune écolier qui lui plaisoit[858].
Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour parvenir à son intention, qui étoit de l’attirer à sa cordelle, de la débonnaireté de son beau père confesseur, qu’elle vint trouver dedans l’église, où le jeune écolier se promenoit; et, faisant la désolée, conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, en se mettant lui et elle aussi en très-grand danger; lequel elle lui montra, par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria affectueusement de lui faire telles remontrances qu’il savoit être requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci, afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit faussement d’y venir, elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les moyens desquels l’écolier usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de passer au soir par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource qu’il savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit sur un arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, qu’il faisoit ainsi et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle avoit grande peine à se défendre. Le beau père parle à l’écolier, et lui fait les remontrances qu’il pensoit être les
plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il n’étoit rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y avoit jamais pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. Mais, comme le cœur de l’homme est prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour connoître que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit qu’il fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte qu’au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme, ne se put tenir de crier en pleine chaire: «Je la vois celle qui a fait son maquereau de moi!» Et, ayant été décelée, n’osa depuis retourner à confesse à lui.
NOUVELLE CXV.
La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur avertin[859] les prend[860].
Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois, pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans coups frapper.»
NOUVELLE CXVI.
De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y reçut[861].
Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses: _Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets, disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir. Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour _muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son latin.
NOUVELLE CXVII.
Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, deuxième de ce nom[863].
Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont chantant une telle chanson: _Vous aurez sur l’oreille_, etc. Je voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!» Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri, deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir; car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: «En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui, comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût équivoqué de propos délibéré sur ce mot de _soufflez_, qui, outre sa première signification, se prend en langage du commun peuple, pour cela aussi qui dit autrement: _de belles_, c’est-à-dire: _il n’en est rien_; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez, tabourin[865]!
NOUVELLE CXVIII.
De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il en fut moqué[866].
Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867] s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit, pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte. Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon, tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.
NOUVELLE CXIX.
De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs moines qui logeoient en une hôtellerie[870].
Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger: auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre, sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler. Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles; car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe. Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde; incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine.
NOUVELLE CXX.