Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 23

Chapter 233,786 wordsPublic domain

Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien, et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit: «Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père! ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie, venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité, et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter.

NOUVELLE CI.

Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du nom[805].

Un conseiller du roi François, premier de ce nom, homme qui avoit l’esprit naturellement fertile de facéties, s’étant trouvé, un jour qu’on tenoit propos au roi des moyens qu’il devoit choisir pour faire tête à l’empereur qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant ouï l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, l’autre tel nombre de lansquenets, les autres faisant quelque autre bon souhait: «Sire, dit-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s’il vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle ne vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils ont ici souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui ayant demandé quelle étoit cette chose (répondant d’une promptitude d’esprit): «Sire, dit-il, je souhaiterois seulement devenir diable pour l’espace d’un quart d’heure.—Et que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas de l’eau bénite au pays de l’empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables.» Alors, comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me pardonnerez, s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; mais un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit pas.» Il disoit cela de telle grâce, qu’il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant il étoit copieux[806] en dits et faits.

NOUVELLE CII.

De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils finirent leurs amours[807].

Du temps qu’on portoit souliers à poulaine[808], qu’on mettoit pots sus table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes l’enfreindre[809]. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée, dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal aimer, et de laquelle les janins[810] meurent. A l’occasion de cette merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier, lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit[811], mon poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos. Toutefois, par trop longuement passionné, commença:

CHANSON.

Ce refus tout outre me passe, Et peu s’en faut que n’en trépasse; Las! il faut endurer beaucoup Pour aimer un seul petit coup.

Ah! vous avez grand tort, voisine; Je tous pensois douce et bénigne: Mais j’ai bien connu, en effet, Que vous vous moquez de mon fait.

Je tous ai déclaré ma peine, Et que c’est qui vers vous m’amène; J’en souffre trop de la moitié, Et n’en avez point de pitié.

Or, faut-il bien faire autre chose: Car l’amour qui est dans moi close Ne me lairroit point en repos, Si vous n’avez autre propos.

Toutes les fois que vous vois rire, Je vous voudrois voulentiers dire: «Dites-moi, belles, si m’aimez?» Je vous aime, ne m’en blâmez.

Visage avez de bonne grâce; Comme moi, êtes grosse et grasse. Aimez-moi donc, dame, aimez-moi; Et mon cœur jetez hors d’émoi.

Si mon malaise vous peut plaire, Mon heur vous pourra-t-il déplaire? Qui dit mal d’autrui s’éjouit, Le sien fait qu’on s’en réjouit.

Tous les jours, en la patenôtre, Pardonnons à l’ennemi nôtre: Point ne suis-je votre ennemi, Mais votre langoureux ami.

Si de m’aimer n’avez envie, Pardonnez au moins à ma vie, Et en ayez quelque remord, Ou serez cause de ma mort.

Je ne saurois me plaire au vivre, Languissant toujours à poursuivre: Il me vaut trop mieux n’aimer point Qu’attendre, sans venir au point.

Aimez donc, puisque êtes aimée; Vous en serez mieux estimée; Votre grâce, votre maintien, Me gluent en votre entretien.

Mon las cœur commença dimanche: N’est-il pas temps que vous emmanche? J’ai déjà trois jours attendu, C’est trop pour un homme entendu.

Je ne puis bonnement comprendre Quel plaisir c’est de tant attendre: Du temps perdu je suis marri, N’en déplaise à votre mari.

NOUVELLE CIII.

Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812].

Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables: «Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout, leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants! Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien, messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les engarder de dormir à ses sermons.

NOUVELLE CIV.

D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François étant à Venise[817].

Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon, lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et: «Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que malheureux est celui qui s’y fie.

NOUVELLE CV.

Des facétieuses rencontres[820] et façons de faire d’un Hibernois[821], pour avoir sa vie en tous pays.

Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant, qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à dîner, tant il se savoit bien entregenter[822] en toutes compagnies; et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de faire des Miconiens[823] (gens pauvres et femelies[824], qui, pour leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis[825]), que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre l’occasion de se soûler[826], ayant vu la table préparée pour le dîner des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux, et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.» Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot, sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie dîné.» Et cassoit[827] toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté.

NOUVELLE CVI.

Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade, lequel il avoit pansé[828].

Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie: ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé, étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte; qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin; mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830] au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et vivre, en vrai médecin.

NOUVELLE CVII.

De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé[831].

Un apprenti larron, étant entré par le toit en une maison, pour voir s’il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par ceux qui étoient dedans, à raison du bruit qu’il avoit mené y entrant: qui fut occasion que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir que c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à foule pour le chercher, descendit par quelques adresses qu’il avoit remarquées, et se vint rendre parmi la foule du peuple qui entroit pour le chercher; et, par ce moyen, se garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut vu le bruit apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte; feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement d’être connu. Mais, par faute d’être maître de sa langue, il se donna lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant qu’il lui avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce rustre tâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et tantôt là, son bonnet lui étoit tombé: lequel on avoit gardé en espérance qu’il donneroit des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra incontinent en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent pendu, pour avoir trop parlé.

NOUVELLE CVIII.

De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832].

Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort. Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir, il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier, le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme.

NOUVELLE CIX.

D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux qui nient le purgatoire[834].

Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il, vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf, pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé), et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins: et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis). Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour apprendre leur leçon!»

NOUVELLE CX.

Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il fut payé de sa gageure[838].