Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 22
Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler, ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais, si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux. Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car
Le berger et la bergère Sont en l’ombre d’un buisson, Et sont si près l’un de l’autre, Qu’à grand’peine les voit-on[773].
D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774] se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend. Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent; et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient, en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ, et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir, mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda, tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire. Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule, pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements, et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui le cas touche[778].
NOUVELLE XCIII.
D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779].
Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: «Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre, pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché; alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés (selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant, puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession, fut exécuté par justice, comme il méritoit.
NOUVELLE XCIV.
D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].
Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne, et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois, criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce, le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785], il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.
NOUVELLE XCV.
D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon quand il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son trépas[786].
En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin se fonda tellement en raisons superstitieuses, jouxte la quintessence[787], qu’il estimoit, par astrologie, que rire et prendre le déduit avec femme en temps sec lui fût très contraire, et, pour ce, il s’en abstenoit totalement; et encore, quand il véoit le temps humide, observoit-il le cours de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme, laquelle souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit guère; et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre que le temps n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit plus nuisible qu’à son proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre femme, à rien ne faire. Advint que familièrement la médecine[788] conta son affaire à une sienne voisine; laquelle lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les fît verser en un bassin de plomb qui étoit jouxte[789] la fenêtre dudit grenier, et servoit à recevoir les eaux des égouts de la pluie, pour la faire distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu’au bas de la cour, ainsi que l’on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, qu’incontinent elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en avertît son mari: ce que la bonne dame médecine fit très voulentiers; et combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la chambrière, instruite, laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal, ce qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à son pouvoir; non toutefois qu’il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien aise. Depuis, advint que le médecin mourut; et pource que ladite dame étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient en mariage, mais oncques ne voulu accorder à aucun, tant riche fût-il, qu’elle n’eût parlé à lui. De médecins, elle n’eut plus cure, et demandoit aux autres s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune: et plusieurs d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels, pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, assez lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour mari; et ainsi qu’ils devisoient joyeusement, elle l’interrogea s’il se connoissoit aux étoiles; lequel fit réponse qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux étoiles, n’à la lune, et ne savoit quand il se falloit aller coucher, sinon quand il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et, pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée et à proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop de ce qu’elle avoit eu trop peu auparavant.
NOUVELLE XCVI.
D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier qui lui avoit chaussé des bottines[790].
Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa. Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes. Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier, courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne, dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_, toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791].
NOUVELLE XCVII.
De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que signifioient _ramon_, _ramonner_, _hart_, _sur peine de la hart_, etc.[792]
Un méchant mot, _hart_, fort renommé et prêché en France en temps de paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier n’épargna frère[793] _Calepinus auctus et recognitus_, _Cornucopia_, _Catholicon magnum et parvum_[794], où il ne cherchât, mais pour néant; car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un peu auparavant, que _ramon_ étoit un balai, et _ramonner_, balier[795], en la chansonnette: _Ramonnez-moi ma cheminée_. «_Hart_, donc, disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une bourrée à Paris, qu’on appelle une _riorte_ en mon benoît pays: parquoi j’entends que, quand on crie: DE PAR LE ROI. SUR PEINE DE LA HART (hart _est feminini generis_), vaut autant à dire que sur peine de la corde; jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.» Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est écrit en une épître de Clément Marot au roi: que _sentir la hart_, vaut autant à dire que _chatouilleux de la gorge_.
Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge, Ledit valet, monté comme un saint George[796].
NOUVELLE XCVIII.
De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux actes[797].
Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour, ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et, lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après, l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue: et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage.
NOUVELLE XCIX.
Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802].
Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit: «_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations, qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie, délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce faire par ses amis propres.
NOUVELLE C.
Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de Montfaucon[803].