Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 21

Chapter 213,756 wordsPublic domain

Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi avec charge de gens de pied, là où il avoit acquis le nom de vaillant et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les guerres furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il fit si à l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour le plus renommé de ses compagnons: contre lequel la cour de parlement fit faire telle poursuite, qu’à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il ne demeura guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel il fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de plusieurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour perdre la vie, toutefois la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée; car on dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri: et tout n’en vaut rien, s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain respect à ce Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui va dire ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la cour, pour la grâce qu’elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition pour les cas dont vous êtes atteint et convaincu[735]. Mais parce qu’autres fois vous vous êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service au roi, la cour s’est contentée de vous condamner seulement à perdre la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son gascon: «Cap de Diou! be vous donni lou reste per un viet-daze[736].» Et, à la vérité, le reste ne valoit pas guères, après la tête ôtée; attendu même, que le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour cette réponse, il lui en print fort mal; car la cour, irritée de cette arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers.

NOUVELLE LXXXV.

De l’honnêteté de M. de Salzard.

Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur qui s’appeloit Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? Premièrement il avoit la tête comme un pot à beurre; le visage froncé comme un parchemin brûlé; les yeux gros comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit, principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, et alloit toujours levant le museau, comme un vendeur de cinquailles[737]; la gueule torte comme je ne sais quoi; un bonnet gras, pour lui faire une potée de choux; sa robe avallée[738], que tous eussiez dit qu’il étoit épaulé[739]; une jaquette ballant jusqu’au gras de la jambe; des chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, c’étoit de la crotte bordée de drap); sa belle chemise de trois semaines, encore étoit-elle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes, ou pour bien s’égraffigner[740] contre celui qui est sous les pieds de saint Michel[741]. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y a-t-il point quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne femme qui en saura quelqu’une qui lui soit bonne! Quant à moi, je n’en connois pour lui, si je n’y pensois. Non, non, ne différez point à l’aimer; car il est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur, comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois[742]: «Je ne me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête plus grosse que poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, ils sont onze heures[743].—Ils en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit ou bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit cet honnête homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise; ne vous enquérez point de lui, si vous ne le voulez épouser.

NOUVELLE LXXXVI.

De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur.

En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui étoient bons fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie[744], principalement en cas de remuement de besognes[745]. Ils prenoient livres, ceintures, gants, tout leur étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses fussent perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant dedans votre chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu une paire de pantoufles sous un coin de lit, l’un d’eux les chaussoit gentiment sur ses escarpins, et s’en alloit à-tout. Et se conte, pour se donner garde d’eux, qu’il leur falloit regarder aux pieds et aux mains; combien que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient fait serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s’entendoient bien ensemble; car tandis que l’un faisoit le guet, l’autre faisoit la prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ils n’étoient quasi jamais l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils ne virent rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l’un d’eux avisa une paire des ciseaux en assez belle prise, dont son compagnon étoit le plus près: auquel il dit en latin, en le guignant de la tête: _Accipe_. Son compagnon, qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre en usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau, tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; lequel ouït bien ce mot: _Accipe_; mais il ne savoit qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à l’école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut affaire de ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi, et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, dont ne se peut douter, que de ces deux jeunes gens; et même, se réduisant en mémoire la contenance qu’il leur avoit vu faire, se souvint aussi de ce mot _Accipe_, dont il commença à croître en lui suspicion. Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses ciseaux (car il souvient toujours à Robin de ses flûtes[746]), il demanda: «Monsieur, dit-il, que signifie _Accipe_?» L’autre lui répond: «Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. _Accipe_ signifie _prends_.—Oh! de par Dieu (je crois qu’il dit bien: le diable)! si _Accipe_ signifie prends, mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils sans point de faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés.

NOUVELLE LXXXVII.

Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit point.

Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier, qui prêchoit le carême en la paroisse; lequel cordelier étoit bon frère, et aimoit le bon vin. Quand il étoit à table, il demandoit toujours l’aiguière auprès de soi, le compagnon; et toutefois il ne s’en servoit point, car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant _sicut terra sine aqua_; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez toujours de l’eau, et que vous n’en mettez point en votre vin?—Monsieur, dit-il, pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et si n’en faites rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le cordelier, l’eau me sert aussi pour me défendre du vin s’il m’assailloit; et pour cela, je la tiens toujours auprès de moi; mais voyant qu’il ne me fait point de mal, je ne lui en fais point aussi.»

Un cordelier, qui est ceint[747] homme, Boit du vin comme un autre homme.

NOUVELLE LXXXVIII.

D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules.

Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par l’enseignement d’un personnage qui savoit que c’étoit de vivre friandement, que les jeunes cochets[748], sans être châtrés, pourvu qu’ils n’eussent point connoissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle que les chapons; et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs, c’étoit l’amour des gelines[749]: comme font tous les mâles avec les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit bien en homme expérimenté qui disoit que: «Qui le moins en fait trompe son compagnon; que les apprentis en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en vont aux potences; que les hommes en meurent, et que les femmes en vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois, je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en dis n’est pas pour apaiser noise. A propos de nos cochets, cette dame dont nous parlons les faisoit garder à part des poules, pour servir à table en lieu de chapons, dont elle se trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit tel et si honorable racueil[750] qu’elle savoit faire; lui voulut faire voir les singularités de sa maison, une pour[751] une: entre lesquelles elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant grand’fête, et lui promettant de lui en faire voir l’expérience à souper. Ce seigneur print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres cochets, lesquels il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa en soi-même qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur donner quelque secours: qui fut que, s’étant mis à part d’avec madame, il fit appeler l’un de ses gens, auquel il commanda secrètement que tout à l’heure il lui recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les aller mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans faire bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent là-dedans, et mes cochets environ, et de se battre. Jamais ne fut telle guerre: comme l’un montoit, l’autre descendoit; ces pauvres poules furent affolées[752]; car on dit que

Gallus gallinis ter quinque sufficit unus; At ter quinque viri non sufficiunt mulieri.

Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire à une dame qu’elle se contentoit bien de trois fois la nuit, l’une à l’entrée du lit, l’autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais, s’il y en avoit quelqu’une extraordinaire, qu’elle la prenoit en patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; quatre, c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, sinon qu’il fût affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers[753]. Vrai est qu’il y avoit un gentilhomme qui se vantoit de la dix-septième fois pour une nuit: dont chacun qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand il eut bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il y avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. Mais qu’est-ce que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: ç’ont été les cochets, qui m’ont fait choir en ces termes. Par mon âme! c’est une si douce chose, qu’on ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je pas entreprins, au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir le pain.

NOUVELLE LXXXIX.

De la pie et de ses piaux.

C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi: «Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils; mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère, en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en plourerai-je pas.

NOUVELLE XC.

D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.

Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle, si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il, une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous? elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme. Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint, ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance (qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les _révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement (mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau, lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur, répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus, et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe, ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe, et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe. Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit grand’ chère des écus abbatiaux.

NOUVELLE XCI.

Du singe qui but la médecine.

Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et, par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit. Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit, et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il, au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère, Dieu merci, et le singe!

NOUVELLE XCII.

De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770].