Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 20

Chapter 204,067 wordsPublic domain

Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier, nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette, tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien, est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette, tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant, dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694]; ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer, je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât. Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit, et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche. Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin; mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan, les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin. Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700], les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin; et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible. Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne, lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et comment il en va.

NOUVELLE LXXX.

D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en la baisant.

En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703]; et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage, elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats, lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé, alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure grâce: _Et per che badava, la bestia?_ C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se laisseroit baiser.

NOUVELLE LXXXI.

Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.

Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours, lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande, se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché, où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière; mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, _alias_ des sabots, qu’ils disent en ce pays-là des _esclops_[713] (si bien m’en souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant; dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une autre conte.

NOUVELLE LXXXII.

Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716].

Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où, s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état; il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire leur procès.

NOUVELLE LXXXIII.

D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.

A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier, pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux. Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant), il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami, dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile. Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami (car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là; et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert, il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi, je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante. Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice. Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet.

NOUVELLE LXXXIV.

Du bandoulier[734] Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de parlement.