Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 2
Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_ inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir que c’étoit autre chose.
Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des _Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière, s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse. Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_ ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_, masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme: c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite, n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée, j’en conviens, mais elle a changé d’objet.
Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de 1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en 1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges de l’anagramme.
Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique, qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le _Cymbalum Mundi_!
Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et _Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu, qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée, dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit difficilement de mon esprit.
Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis; c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre, où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire? Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est _Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs, divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse. Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.
Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché, Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel. Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_.
L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve. Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse, et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un grand homme.
Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence que celui de la réflexion.
Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce, et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.
Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit. «D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du _Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.
La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication. Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._
Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur de leur sujet:
.... Vous donc, jeunes fillettes, Cueillez bientôt les roses vermeillettes A la rosée, avant que le temps vienne Les dessécher: et tandis vous souvienne Que cette vie, à la mort exposée, Se passe ainsi que roses ou rosée.
Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes, qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée, est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable: l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets du monde ne rapporte pas d’intérêts.
L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre chronologique des publications est beaucoup moins connu que les précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers, de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les _Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres soucis.