Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 19

Chapter 193,517 wordsPublic domain

Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres, qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin; vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin, brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],» ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636] et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?» dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens? Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira: «Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous, à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin, étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est, d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose, vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon. Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole? I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.» Voilà votre marché: prenez ou laissez.

NOUVELLE LXXII.

Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la main du roi.

Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins, lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis, la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps, que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé! o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien encore un?

NOUVELLE LXXIII.

D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.

C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens fils à Poitiers pour étudier en grimauderie[646], lesquels se mirent avec d’autres patrias[647] caméristes près du _Bœuf couronné_: l’aîné avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés, retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers; par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des jambons et des souliers bien bobelinés[648]. Advint que tous deux tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère. Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle portoit en suscription: _A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu, ou iqui près_[649]. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay[650]. Va t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y faille point torné à deu foay.» Maître _Micha_ fut si aise d’avoir reçu cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit apprise à _Poyté_[651], laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté; mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret[652].» N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment! qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer[653].

NOUVELLE LXXIV.

Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.

Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656] de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin, selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin, lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous, dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit découvert ses perdreaux.

NOUVELLE LXXV.

Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de Beaulieu.

En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean Melaine[659], lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler[660]. De sorte qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper, par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier[661]: «Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez chanté messe, allez-vous-en à la dépense[662] demander à déjeuner, et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa messe, laquelle il dit en chasseur[663], ayant le cœur à la mangerie. Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint[664] d’entrée une grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de lévriers[665], et une bonne quarte[666] de vin mesure de ce pays-là. Il eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures[667]; car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré, comme le fit le roi devant Arras[668] jusqu’à la dernière pièce[669]; tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé, qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean, avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne demeurât guère?

Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle _patenôtres_, avec force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois bien qu’il eût mangé l’_Ave Maria_ et le _Credo_[673], s’il y eût été. Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien! messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.

NOUVELLE LXXVI.

De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.

A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis, il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise, qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père, qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment, dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.» Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas _engin_ par _a_.» Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme celle-là pour le changement d’une seule lettre!

NOUVELLE LXXVII.

De Janin, nouvellement marié.

Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en cachoit point pour lui, ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour, un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin, vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà, de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est à l’usage d’étrivières[687].

NOUVELLE LXXVIII.

Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit à sa première lecture.

Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le cas que les écoliers fussent des choux.

NOUVELLE LXXIX.

Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.