Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 18

Chapter 184,025 wordsPublic domain

Un martinet[560] s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue[561]; mais de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette harengère se fâcha, et l’appela injure[562], en lui disant: «Va, va, Joannes[563], porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent, qui étoit bon fripon[564], et lui dit: «_Per diem, domine_[565], il y a la plus fausse[566] vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de la moulue, elle m’a appelé _Joannes_.—Et qui est-elle? dit le régent. La me montreras-tu bien?—_Ita, domine_, dit l’écolier. Et encore m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse faire, dit le régent. _Per dies[567]!_ elle en aura.» Ce régent se pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire, c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, qu’il la mettroit _ad metam non loqui_[568]. Et, en peu de temps, il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit deux rôlets[569], et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et print encore quelques autres galochers[570] avec lui; lesquels, _in primis et ante omnia_, il mena boire à la Mule[571]; et quand ils eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. «Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette vieille damnée?—Oh! le _clerice_, dit la vieille, es-tu venu assez tôt pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.» En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu! dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez, vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins, car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment, et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car on dit qu’il l’appela _vilaine_ pour la seconde fois. Mais la harengère lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit, voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable, infande[572], abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant: «Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et la déesse[573], comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu un Calepin[574], un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire, un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse. Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise[575] au collége de Montaigu[576], courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi.

NOUVELLE LXVI.

De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.

Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit, voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point; tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir, fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579], et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire: «Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais. Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté. La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu. Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine, sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582]; mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable: «Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela, quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer; et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha, formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve, qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais, sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame, et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha, formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]! dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit, dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.» Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée, et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588]. Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée, la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames, le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation, par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit prémédité dès le paravant:

Que diriez-vous d’un vert vêtu, Qui a baisé sa dame au cul, En lui faisant hommage?

Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre promptement à la dame:

Que diriez-vous d’un fol tout nu, Qui a dansé sur votre cul, Disant: _Ha! ha! formage!_

Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car, quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées, à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme, auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et délibérément songé contre lui.

NOUVELLE LXVII.

De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie.

Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient à la longue boule, hors les murailles de la ville: l’un desquels, en faisant son coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin. Il trouva façon de sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher. Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: «Eh! que, diable, venez-vous faire ici? Vous me venez dérober mes melons?» Mais l’écolier ne s’en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui disant seulement: «Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui dire mille maux[592]. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures, pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le premier langage dont il s’avisa, en lui disant: _Cum animadverterem quam plurimos homines_[593], en lui faisant signes de menaces, pour la faire encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son avignonnois[594]: «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus les murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de Caton: _Parentes ama_[595]. «Allez de par le diable, disoit la vieille à l’écolier; que le lansi[596] vous éclate!» Et l’écolier: _Cognatos cole_[597]. «Oui, oui, à l’école, de par le diable!» Et l’écolier: _Cum bonis ambula_[598]. «Je n’ai que faire de ta boule, disoit-elle. Que maugré n’aie bieu de toi[599]! tu parles italien; je t’entends bien.—Et voire, voire, dit l’écolier: _Foro te para_[600].» Mais s’il l’eût voulu entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son _Quos decet_[601]. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint achever sa partie.

NOUVELLE LXVIII.

D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin[602], et du concile de Latran.

En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé _De alta domo_[603]; lequel avoit un cerveau fait comme de cire[604]; et donnoit, en son siége, des appointements[605] tout cornus; hors son siége, faisoit des discours de même. Advint, un jour, qu’il entra en dispute d’un passage de la Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire bateler[606] monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon si de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, y en avoit deux de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit qu’il n’y avoit point de souris, et qu’elles s’engendrent de pourriture, ainsi que depuis a bien confermé maître Jean Buteo[607], de l’ordre Saint-Antoine en Dauphiné, en son traité _De Arca Noe_. L’autre disoit, qu’il n’y avoit qu’un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L’un disoit de l’un, l’autre de l’autre[608]. Mais, à la fin, monsieur le juge, qui vouloit toujours avoir du bon, se fâchoit que ce bon marchand tînt ainsi fort contre lui, auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous parlez: où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez belle. C’est un griffon griffant[609]; il demeure à Nismes; je le connois bien. Il n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de fait, y avoit un greffier à Nismes, qui s’appeloit Genèse; et le pauvre juge pensoit que ce fût celui dont l’autre entendoit. Il faut dire qu’il savoit toute la Bible par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit[610] quasi à celui que l’on dit, qui[611], devant le roi François, ainsi qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome, voulant aussi en dire sa râtelée[612], dit au roi: «Sire, je l’ai bien vu, Pasquin; c’est un des plus galants hommes du monde.» Adonc le roi, qui s’aperçut bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome, qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une cape à l’espagnole, bandée de velours, et une chaîne au col, d’un[613] quatre-vingts ou cent écus; et avoit deux varlets après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui rencontroit le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez, allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez envie de m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d’une certaine décision du concile de Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez çà, mon ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, vous parlez du concile de Latran[614]; je l’ai assez vu de fois: il avoit un grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulentiers une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa femme, madame la Pragmatique[615].» Voilà ce qu’il en sembloit au bon homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il n’est pas damné qui ne le croit.

NOUVELLE LXIX.

Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village.

Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme[616], ils vivoient aussi sus la bonne femme; car il en passa une bande par un village, là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proverbe, qui dit: _Un avocat en une ligne_; _un noyer en une vigne_; _un pourceau en un blé_; _une taupe en un pré_; _un sergent en un bourg_; _c’est pour achever de gâter tout_. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient tout. Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien, chez une bonne femme; lesquels lui mettoient tout par écuelles: et comme ils mangeoient ses poules, qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère pitrasse[617], disant la patenôtre du singe[618]. Mais ces gendarmes faisoient les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne femme de Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous regret en vos poules? Sus, sus, faites bonne chère, dites après moi: _Au diable soit chicheté!_ Direz-vous?» La bonne femme, toute maudolente[619], lui dit: «Au diable soit le déchiqueté[620]!» Elle avoit bien raison, car

Depuis que décrets eurent ales[621] Et gens d’armes portèrent malles, Moines allèrent à cheval: Toutes choses allèrent mal[622].

NOUVELLE LXX.

De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.

Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues, tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_. C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant, _maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624]. Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or, est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me, Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort, et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_.

Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire. Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre philosophe[629].

NOUVELLE LXXI.

Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630].