Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 17

Chapter 173,805 wordsPublic domain

Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité, car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519], et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur, vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs. Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai, et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner, et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins. Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage, en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner: vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser, à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison, et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là, il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme, et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère, s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire. Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant, que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O, certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des _moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances, il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel, quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde.

NOUVELLE LXII.

De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme[535].

Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant, qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet), lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse; car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise; pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545].

NOUVELLE LXIII.

De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre Jean Trubert et son fils.

Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins, pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été, à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit, entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549] un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice; auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier, disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu; et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.» Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu! dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.

NOUVELLE LXIV.

Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitoit[551].

Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans; lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses, en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit celle[552] pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les mit si bien en sa fantaisie[553], qu’il y pensoit à toutes heures. Un jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance, ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon: habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut fort bien complaire, et quant et quant[554] se faire aimer à toutes les religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer[555] de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose), dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose, en la bonne heure, il (dis-je _elle_) continua assez longuement, et non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes (y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement; et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie, non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit, elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes nues, attache sa cheville par le bout avec un filet[556] qu’elle tira par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes. L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les visitant les unes après les autres, il vint[557] au rang de sœur Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, refaites[558], rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville, qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, qu’elle s’écria: «_Jésus! Maria!_ Ah! sans faute, dit-elle, et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des filles religieuses.

NOUVELLE LXV.

Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont[559] à belles injures.