Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 16
N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur, qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots, pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi, sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons, qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit: «Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père; et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là: «Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin, à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois, deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. «Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même: «Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan, le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah! monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis, après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée, ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge, pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff _Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, Felinum, et omnes tormentatores juris_[479].
NOUVELLE LII.
Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.
Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père, qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible: mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer, et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit: «Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.» C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut, car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit: «Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié, afin que mon père en ait sa part.»
NOUVELLE LIII.
Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire devant le roi.
Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent, le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi est-elle bonne?—_Contra pestem_, sire, dit le clerc.—_Contra pestem!_ dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus. Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit _Vane Ligur_[485]), voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre, pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.» Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus bel acquêt que de don.
NOUVELLE LIV.
De deux points pour faire taire une femme.
Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant _points_ de _point_; mais l’autre entendoit _poings_ de _poing_. Eh! par mon âme! je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme quand elle l’a mis en sa tête.
NOUVELLE LV.
La manière de devenir riche.
D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489] des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans.
NOUVELLE LVI.
D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit.
Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans, flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles, l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux, et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames, qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins, de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement, pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.
NOUVELLE LVII.
Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit.
Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498], accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière; et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il, que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.
NOUVELLE LVIII.
Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.
En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse, sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme ses boutons.
NOUVELLE LIX.
De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui faisoit la diète.
Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: «Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]! se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet: «Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514] il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.
NOUVELLE LX.
Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515].
Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain. Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter: ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps, il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit un bon pilier d’église.
NOUVELLE LXI.
De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.