Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 15

Chapter 153,848 wordsPublic domain

A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417] le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement: il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_; lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir; car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère ne l’un ne l’autre pour elles.

NOUVELLE XLVI[420].

Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et qui se fâchoit qu’on le sauvât.

Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises; tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea! j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même, et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire, et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions), un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard, entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François; lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie, et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme, que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour le respect de son honneur, et pour le service de la république.

NOUVELLE XLVII.

Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset lui échappa dedans la pinte.

En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il disoit, comme un _sang Dieu_, et une _mort Dieu_, quand il étoit en sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié[424], le recommanda, dès sa petitesse[425], au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles, et des _Benedicamus_, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes[426], ainsi que tout le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand ce fut à bien faire[427], il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit[428] de l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons, vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères: lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que son valet ne faisoit pas bien à son appétit[429], le vous chasse de la maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide, il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner, lequel étoit prêt, que de bond, que de volée[430]; excepté que le mot de l’Évangile étoit en pays: _Vinum non habent_[431]. Que fit-il? Il n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de Dieu[432], et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ[433]; mais il ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit, qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau; car il ne vouloit pas laisser gâter[434] son vin; et demeura là tout un temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé[435], il grinçoit les dents, il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit Colin Brenot[436] et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?» Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois[437], tantôt en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux drapeaux[438]; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa, pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut, chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand _Maledicamus_[439] en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, le douzil[440] est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole[441] monsieur de Raschaut lui donna des ados[442] pour son déjeuner, encore qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais[443].

NOUVELLE XLVIII.

Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à son compère le chaussetier.

Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais? disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau, d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même, qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.» L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451].

NOUVELLE XLIX.

De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres rencontres[452] dudit abbé.

Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454], étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais, parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines, lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens, et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise, vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens; comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis, dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il, c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits; qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a _débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace. Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit, par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais _débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé _Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre, il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_, toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes.

NOUVELLE L.

De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.

Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs[461]; contre lesquels le nez rebouche[462] et devient mousse[463]; mais cela ne lui advenoit point mal, car il étoit homme trape[464], bien amassé, et même qui savoit bien jouer des couteaux[465]; au moyen de quoi, se connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos, Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau, devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie[466] et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du temps qu’il faisoit la rustrerie[467]. «Par Dieu! dit-il à ceux qui étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme, toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit à la réputation[468], laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de Saint-Ambroise, lui tint assez bonne[469] de son côté; car, encore qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons. Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi! dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi, lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François, avec ce qu’il étoit royal de toute façon[470], avoit le nez beau et long[471], autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà, dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.»

NOUVELLE LI.

De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.