Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 14

Chapter 143,778 wordsPublic domain

Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants. Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381] _Curés de Brou_, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait.

NOUVELLE XXXIX.

De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus l’arçon de la selle.

En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune homme qu’on appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit homme de bon lieu et d’assez bonnes lettres; mais il étoit mal aisé[383] de sa personne; car il avoit une bosse sur le dos, et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient mal porter son bois[384], et qui l’avoient si bien gardé de croître, qu’il n’étoit pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez, j’entends de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de Montpellier à Toulouse, accompagné de quelques siens amis de Montpellier même, ils se trouvèrent à Saint-Tubery[385], à l’une de leurs dînées, et pource que c’étoit en été, et que les jours étoient longs, ses compagnons après dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient la chaleur à s’abaisser[386] et même quelques-uns d’entre eux se vouloient mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva pas bon, et fit brider une mule qu’il avoit, tout en colère (n’entendez pas que la mule fût en colère; c’étoit lui), et monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre saoul, je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut. Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser, se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit déjà bien loin. Or, il portoit un de ces grands feutres d’Espagne pour se défendre du soleil, qui le couvroit quasi lui et toute sa mule; sauf toutefois à en rabattre ce qui sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: «Mon ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s’en va droit à Narbonne?» Le paysan leur répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu d’homme; mais j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes gens se prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit leur homme qui piquait d’une telle colère, qu’ils ne le purent oncques atteindre, qu’ils ne fussent à Narbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas grise, et qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester avec ceux, ce ne seroit jamais fait.

NOUVELLE XL.

Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, et des raisons alléguées d’une part et d’autre.

En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale[387], homme de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé[388], femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses. Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il n’y en avoit point un qui sentît moins son homme[389] que la danse. La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud: lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la haquenée[390] qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité, que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse, dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le docteur, un morceau de bois percé, et une feuille[391] étoupée de parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance que les hommes gais et contents. Davantage[392], en tous endroits faut considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours. Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que, si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer, et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir; mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire, craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser. Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.

NOUVELLE XLI

De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.

Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous cousins du roi d’Écosse.

L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées; premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains, de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah! vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive: dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent: «Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398], madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous; vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit. Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez. Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant: «Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si fâcheux.

NOUVELLE XLII.

Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui.

Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir vu un petit plus que son Caton[400]; car il avoit lu _De Syntaxi_[401], et son _Fauste precor gelida_[402]. Et, pour cela, il s’en faisoit croire, et parloit, d’une braveté grande, usant des mots qui remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur. Et même, en confessant, il avoit des termes qui étonnoient les pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier, auquel il demandoit: «Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit aux grands seigneurs, et quasi se repentoit d’être venu à confesse à ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu’il étoit si grand clerc, et qu’il parloit si hautement, qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut à ce mot _ambitieux_; car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire autrefois, si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, en après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu point glouton?—Nenni.—Es-tu point superbe?» Il lui disoit toujours nenni. «Es-tu point iraconde[403]?—Encore moins.» Ce prêtre, voyant qu’il lui répondoit toujours _nenni_, étoit tout admirabonde. «Es-tu point concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit le prêtre.—Je suis, dit-il, maçon; voici ma truelle.» Il y en eut un autre qui répondit de même à son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affaité[404]. C’étoit un berger, auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, disoit le berger.—C’est mal fait, disoit le prêtre. Et les commandements de l’Église?—Nenni.» Lors dit le prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que mes brebis[405],» dit le berger.

Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume[406]; mais il ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. C’étoit un, lequel, après qu’il eut bien conté tout son affaire, le prêtre lui demanda: «Eh bien! mon ami, qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir dérobé un licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir dérobé un licol n’est pas grand’chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction.—Voire mais, dit l’autre, il y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le prêtre, c’est autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première fois que vous reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du licol.»

NOUVELLE XLIII.

Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier qui fouettoit ses chevaux.

Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques, erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour, que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit, et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint, qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché, lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas, lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme, étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit: «Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux; endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami, je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri, mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410]. Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment: lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_ et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur; lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit, et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient; mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain, combien valent-ils?

NOUVELLE XLIV.

De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au conseiller-lai pour la rapporter.

Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée pour le solliciter: en quoi elle faisoit grande diligence, combien qu’elle n’entendît guère bien ses affaires; mais elle se fioit que Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage et à son bon droit. Un matin, de bonne heure avant le jour[415], plus tôt que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir la violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle étoit question de certains excès faits à la personne de son feu mari. Elle va au Palais, à l’entrée de Messieurs, et s’adressa au premier conseiller qu’elle vit venir, et lui présenta sa requête pour la rapporter. Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses plaintes pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller, qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à moi à rapporter votre requête; il faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte.» La bonne femme, ne sachant que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût être un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’aventure, étoit beau personnage et de belle taille. Elle vous commence à vous regarder de près ces conseillers qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux ou laids: en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir un qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il portoit une longue barbe et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et lui dit: «Monsieur, on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller bien laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux qui sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus laid que vous; s’il vous plaît, vous la rapporterez.» Le conseiller, qui entendit bien ce qu’elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d’elle, et print sa requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de sa chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.

NOUVELLE XLV.

De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit mangé le dos de sa première femme.