Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 13
Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine; afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans; si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas le fait d’un sage homme de se prendre à un fol.
NOUVELLE XXXIII.
De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.
Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté, qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme, qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher, selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit: «Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si petit train[347].» Bien assailli, bien défendu.
NOUVELLE XXXIV.
Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit caucher[348].
Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie, s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins; mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux, après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois, mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient.
NOUVELLE XXXV.
Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.
Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui, que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques, laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs: comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le pouvoit-on ouïr.
Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service, il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice, et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non, madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»
NOUVELLE XXXVI.
Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.
Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans, laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela, son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton, et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur, vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une. Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît: ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé, je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain, et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien, mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier, c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit: «Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé! dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois. Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles, il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre.
NOUVELLE XXXVII.
Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.
Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête, se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe. En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre, mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374] sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe; autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: _Nolite solliciti esse de crastino_; lequel pourtant il interprétoit gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment, monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain, et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est, dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.
NOUVELLE XXXVIII.
Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.
Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce trou-là.»