Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis
Part 11
Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie, qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens; car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner, en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée, et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine. Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet, consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur. Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus; là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle. _Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à _misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit: «Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous; car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi, sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._» Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en récompense.
NOUVELLE XXVII.
Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une jeune.
Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ; et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi, lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule, et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur, dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.
NOUVELLE XXVIII.
Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par Picquet au moyen d’une lamproie.
Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin, qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que _les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur, votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.
NOUVELLE XXIX.
De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.