Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 10

Chapter 103,127 wordsPublic domain

Ci-dessous gît en ce tombeau Un savetier nommé Blondeau, Qui en son temps rien n’amassa, Et puis après il trépassa. Marris en furent les voisins, Car il enseignoit les bons vins.

NOUVELLE XXII.

De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.

Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision. Savoir est, le plus grand apprint à dire: _Nos tres clerici_[232]. Le second print son thème sur l’argent, et apprint: _Pro bursa et pecunia_[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la grand’messe: _Dignum et justum est_[234]. Et là-dessus partirent de Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va dire: «_Nos tres clerici._—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous fait?—_Pro bursa et pecunia_, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, vous en serez pendus.—_Dignum et justum est_, dit le tiers.» Ainsi les pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois pas.

NOUVELLE XXIII.

Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit montré[237].

Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris, le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père, qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité; mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien aise; mais dites-moi un peu en latin un _prêtre_; vous le devez bien savoir?» Le jeune fils lui répondit _sacerdos_. «Eh bien! dit le curé, ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: _Ecce sacerdos magnus_; mais _prestolus_ est bien plus élégant et plus propre; car vous savez bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un _chat_.» (Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond _catus_, _felis_, _murilegus_. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils: «Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il y a bien un meilleur mot: c’est _mitis_[238]. Car vous savez bien qu’il n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239] quand on la manie, s’appelle _suavis_. Or çà, comment est-ce en latin, du _feu_?» L’enfant répond _ignis_. «Non, non, dit le curé, c’est _gaudium_, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’_eau_, comme s’appelle-t-elle en latin?» L’enfant lui dit _aqua_. «C’est mieux dit _abundantia_, dit le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau. Or çà, un _lit_?» L’enfant dit _lectus_. «_Lectus!_ dit le curé; vous ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond _torus_. «Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant dit _cubile_. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un _lit_: «Jean, je vous le vois[240] dire, dit le curé; c’est _requies_, mon ami; pource qu’on y dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit ainsi avec ses _or çà_, le bonhomme de père ne faisoit pas guère bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non, non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois, je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat, qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «_Prestole, mitis habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum requiem._» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père.

NOUVELLE XXIV.

D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.

En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245] Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié; et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de _Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248]. Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux, monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253].

NOUVELLE XXV.

De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou.

N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal, fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment, des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif, qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps, il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville, où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux (ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].» L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre: «Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.» Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes. «Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès, faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un, mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure, étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre. Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus; j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument, et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup; et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est, dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin, s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour de devant.

NOUVELLE XXVI.

De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la rendit au bout de neuf mois.