Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis

Part 1

Chapter 13,646 wordsPublic domain

LES CONTES

OU

LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS

ET JOYEUX DEVIS

DE

BONAVENTURE DES PERIERS,

Valet de chambre de la reine de Navarre.

PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ, Rue Saint Louis, 46, au Marais.

LES CONTES

ou

LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS

ET JOYEUX DEVIS

DE BONAVENTURE DES PERIERS, Valet de chambre de la reine de Navarre,

_Avec un choix des anciennes notes_

DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,

Revues et augmentées

PAR P.-L. JACOB, BIBLIOPHILE;

ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE

PAR CHARLES NODIER,

De l’Académie Française.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN Éditeur de la Bibliothèque d’Élite, 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

MDCCCXLI

AVERTISSEMENT.

M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne.

Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le _Recueil des Œuvres de des Periers_ en vers et en prose, trouvées dans ses papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier, du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers. Cette première édition est intitulée: _Les nouvelles Recréations et joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose_, Lyon, Robert Granjon, 1558, petit in-4^o, imprimé en caractères dits _de civilité_ (on les appelait autrefois _lettre française_).

Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami; puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté, a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu les honneurs d’une réimpression!

Ces éditions sont les suivantes: _Lyon_, _J. Roville_, 1561, in-4^o; _Paris_, _Galiot du Pré_, 1564 et 1568, petit in-12; _Lyon_, _Benoît Rigaud_, 1571, même format; _Paris_, _Nicolas Bonfons_, 1572, in-16; _Paris_, _Claude Bruneval_, 1582 ou 1583, in-16; _Paris_, _Didier Millot_, 1588, in-12; _Rouen_, 1606, in-12; _Rouen_, _David du Petit-Val_, 1615, in-12; _Cologne_, _Gaillard_, 1711, 2 vol in-12 (cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations du même sur le _Cymbalum mundi_); _Amsterdam_; _Z. Chatelain_ (_Paris_); 1735, 3 vol. in-12.

C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce qu’on nommait alors _notre vieux gaulois_. Cet _éditeur_ a eu raison d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les siennes.

Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature.

PAUL L. JACOB,

Bibliophile.

BONAVENTURE DES PERIERS.

Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils sont trop difficiles à contenter.

La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle. Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile, comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles.

Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second, c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent lui accorder un misérable certificat de vie.

Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire littéraire.

Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon. Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain plus difficile à baptiser.

L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers, et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_. Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas.

Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire. Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit, puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il ait attaché son nom.

Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli _Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses _Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique. Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._

Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée, de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont, puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est venu trop tard pour créer encore.

Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se retrouver dans la suite de notre notice.

Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées: c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.

Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:

Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_), A seureté, soubz les couleurs De celle dont (quand estes tristes) L’espoir apaise vos douleurs.

Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement. L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.

Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen, que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit _Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers, l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers étoit en fuite. Il étoit probablement mort.

C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers, puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications, par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur, n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses _Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison, auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du _Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent, comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers.

Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi, et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits.

Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs, et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie, et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce 1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire, c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi.