Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires

Chapter 9

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Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.--Mais ici même, il est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand coeur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la _Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?

* * * * *

Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus élevée dans l'admiration de ses contemporains?

Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la beauté de son sacrifice.

Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui affligeait les esprits délicats.

Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux rival!--Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo, l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables.

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Ainsi--et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs. Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle dont il est l'objet?

On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.

Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale d'un Raspail et d'un Chevreul.

Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor Hugo que de ses oeuvres, et par là de le remettre à son rang--c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.

ET LAMARTINE?

J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que j'avais manqué de respect à Victor Hugo.

Comment?

En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre à son rang,--qui est le premier.

Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.

Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs publics.

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Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce qui n'infirme en rien mes conclusions.

M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le _Dernier jour d'un condamné_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les _Châtiments_.

Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je vous prie? Les _Châtiments_ paraîtront toujours un fort beau livre, mais non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les _Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des oeuvres des poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine, opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole, ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au lendemain du coup d'État.

M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument hors pair.

Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et _Ballades_ et même les _Orientales_, écrites après les _Méditations_, ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Légende des Siècles_ nous avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la _Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?

D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a «incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante. Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de Victor Hugo». Le poète de la _Légende_ a souvent enchanté nos imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même. Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui semble presque en dehors.

N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.

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Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a conduit au Panthéon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos coeurs.

Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le _Lac_, la _Réponse à Némésis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la Maison_.

Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps qui s'écoule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.

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Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?

Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.

Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.

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De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne, par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin» dont parle Platon.

Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature, l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.

Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule fois possible.»

Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification. On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde, et dont on ne sait «comment ils sont faits.»

Sans compter que, parmi ces vers de génie--à travers les nonchalances, les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du dix-huitième siècle,--des vers éclatent et des strophes (les poètes le savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore, d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.

Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi le poète de la _Marseillaise de la paix_, des _Révolutions_, des _Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aimé les hommes, ni annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette épopée du sacrifice et le seul grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été écrits dans notre langue?

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Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines, visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond» de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux orateur. Il écrit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trône, gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre.

Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille, visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un loqueteux qui fondait en larmes,--le jour où, tenant seul tête à la populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta--avec des mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,--la fable d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.

Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure extraordinaire,--tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé, une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et finissant par tendre la main au peuple...

Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de douleur.

Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des _Châtiments_ entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera aussi leurs vies et leurs âmes.

GEORGE SAND[9]

[Note 9: Cet article est le développement d'une page des _Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques redites, que je n'ai pas su éviter.]

La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre bientôt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est un chef-d'oeuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis content--comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, à mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont illustré les cinquante premières années.

Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre siècle quelque chose d'assez semblable?

Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.

Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.

Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne; et, quant à son oeuvre, une partie en sera belle éternellement, et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.

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Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un homme,--sans plus de scrupules et de la même façon.

N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.

La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie d'un grand nombre.

Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la fréquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.

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On reproche à son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et celui des idées.

Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes. Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'_Homme de neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, le _Château des Désertes_ ou _Teverino_!

Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux, d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de paysans,--et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus: nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.

Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de _Consuelo_, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique, du _Péché de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une fois, tout vient du coeur et en déborde à larges flots. Son romanesque philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice, c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être présentement fort mêlée.

Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à nos propres yeux.

Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps; et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son oeuvre, qui semblait caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne vit que par le rêve.

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