Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 8
Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est après les poèmes de Vigny et même après _la Chute d'un Ange_ qu'il conçoit _la Légende des Siècles_. C'est après Gautier et Banville qu'il se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle sont venues tour à tour tirer la corde...
Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est définir Hugo tout entier,--ou presque.
Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre coeur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un mouvement si large, si emporté, si continu,--ni qui emplissent l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas trop.
[Note 7: _Études littéraires sur le XIXe siècle_, par _Émile Faguet_, un vol. in-18 jésus, 5e édit. (Lecène et Oudin, éditeurs),--_Victor Hugo, l'homme et le poète_, par _Ernest Dupuy_, un vol. in-18 jésus, 2e édit. (Lecène et Oudin, éditeurs).]
Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé _l'Échafaud_, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici le début:
Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave? Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement expressives. J'en prends une poignée, au hasard:
. . . . . . . . . . . . . . . . . Il écrit; Le vent d'orage emporte et sème son esprit, Une feuille, de lange et d'amour inondée... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il dénonce, il délivre; il console, il maudit; De la liberté sainte il est l'âpre bandit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il est le misérable; il est le formidable; Il est l'auguste infâme; il est le nain géant; Il égorge, massacre, extermine en créant; Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme; Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.
Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et tragique--(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la profondeur):
Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!
Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne résiste...
Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:
Tigres compatissants! Formidables agneaux!
Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...
Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le «Choeur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai de la Ferraille:
Les belles ont le goût des héros...
Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement fantastique:
Les belles ont le goût des héros, et le muffle Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle Fait briller tendrement l'hiatus des fichus; Quand passe un tourbillon de drôles moustachus Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques, Un doux soupir émeut les seins élégiaques. Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur Effroyable, traînant après lui tant d'horreur Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate, Charme la plus timide et la plus délicate. Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne Avec emportement son âme à la caserne: Elle garde aux bourgeois son petit air bougon, Toujours la sensitive adora le dragon. Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche; La femme se fait faire avec joie un enfant Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant, Et c'est la volupté de toutes ces colombes D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.
Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez nommer, s'évanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:
Zeb plante une forêt de gibets à Nicée; Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée Des captifs enchaînés nus dans les souterrains; Galéas Visconti, les bras liés aux reins, Râle, _étreint par les noeuds de la corde que Sforce Passe dans les oeillets de sa veste de force_; Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel, Fait lécher par un bouc son père enduit de miel; Soliman met Tauris en feu pour se distraire; Alonze, furieux qu'on allaite son frère, Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents; Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche; Borgia communie; Abbas, maçon farouche, Fait, avec de la brique et des hommes vivants, D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...
etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont excellé dans le _développement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de Lucain, de Juvénal, de Claudien,--et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.
D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive (laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y rencontrer ces «vers dorés»:
Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être; Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir; Ménage les petits, les faibles. Sois le maître Que tu voudrais avoir.
Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:
Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous; Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous. Tout passant peut venir vous en demander compte. Ils sont notre trésor dans nos moments de honte, Dans nos abaissements et dans nos abandons: C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.
Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est continuel.
Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parlé_.)
Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et mon coeur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.
Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que des visions antithétiques. Mais justement les plus originales conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...
POURQUOI LUI?[8]
[Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant sont des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des impressions d'un jour.]
L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement--quoique clandestinement (la presse n'était point conviée)--l'anniversaire de la naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait _Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine et grand homme d'État.
(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.)
Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les oeuvres posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la Comédie-Française.
Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
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Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les «réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.
Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des célébrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine pas avec l'amour_, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou même _Hernani_. Il est facile de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.
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C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et particulièrement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame de Paris_, et les _Misérables_, malgré les longueurs et le fatras. Mais l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,--ou même M. Richebourg--le sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualités d'artiste, dont la foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.
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Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre entièrement--c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.
Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.
Mais Musset a des cris de passion égaux à tout--et une tendresse, une grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré, par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine. Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant qui tout pâlit, car c'est la poésie même.
La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des trois.
Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles de Pomairols, parlant de Lamartine:
..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne, N'a pas le rude élan de la haute montagne Assise pesamment sur ses lourds contreforts, Miracle de matière, orgueilleuse géante, Qui redresse les flancs de sa paroi béante, Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.
Plutôt son oeuvre douce où coulent tant de larmes Fait songer à la mer triste, pleine de charmes, Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant, Mollement étendu sur sa couche azurée, S'unit de toutes parts à la voûte éthérée Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.
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Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il l'est moins que Lamartine.
Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce que dit la bouche d'Ombre_. «La première faute fit le premier poids et créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»
Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à force de simplification, une façon de Guignol épique.
Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser--ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une génération antérieure à la nôtre?
Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.
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