Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 7
Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur? etc.
Ou bien:
J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille. Je souffre et je veille Sans me reposer. J'ai peur d'un baiser.
Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif.
VICTOR HUGO
TOUTE LA LYRE
I.
Ce qu'il dit Est semblable au passage orageux d'un quadrige. Un torrent de parole énorme qu'il dirige, Un verbe surhumain, superbe, engloutissant, S'écroule de sa bouche en tempête, et descend Et coule et se répand sur la foule profonde....
Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle, le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans interruption _Toute la Lyre_, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,
ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui «secouait des pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et aveuglé de métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je reconnais et j'adore la toute-puissance de son verbe.
Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an dernier[6], que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon coeur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est fort juste,--mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus. J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie: faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, la lecture de _Toute la Lyre_, non celle que j'ai reçue, voilà quinze ans, de _la Légende des siècles_.
[Note 6: Voir l'article suivant.]
--Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je respecte.--Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse faire d'autre et sortir de moi!
Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?
Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre. Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois ces grandes vibrations éteintes?
Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.--Il croit au progrès, à la future fraternité des hommes.--Il maudit les rois et les empereurs.--Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur, expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir «l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».--Il gémit sur les émeutes de Lyon.--Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il porte.--Il flétrit Louis XV.--Il entend, dans la nuit, les esprits du mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les prêtres et les rois.--Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la poignée de cendre qu'il contient.--Il fait tous ses compliments à Mlle Louise Michel pour sa conduite après la Commune...
Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...
La troisième partie se pourrait résumer ainsi:--L'enfant est un mystère rassurant.--La femme est une énigme inquiétante.--Soyons bons.--Évitons même les petites fautes.--Dieu est grand. Nos batailles font à son oreille le même bruit qu'un moucheron.--La nature est mystérieuse.--C'est l'ombre qui a fait les dieux.--Les prêtres sont horribles.--L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.--Le monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon. Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre! Lumière!
Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et voici les pensées qu'on y trouve:--Les poètes primitifs aimaient la nature, et elle leur parlait.--J'ai fait de la critique quand j'étais enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.--La tragédie classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!--Le bon goût est une grille. Le critique est un eunuque, etc.--Shakespeare est sublime.--Brumoy est un âne.--Le rire est une mitraille.--Laharpe, Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des pourceaux.--La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.--Tous les grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers, Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère par Zoïle, etc.....--Les poètes sont les guides du genre humain.--Les sommets sont dangereux; on y a le vertige.--Les grands hommes sont malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une âme nouvelle à l'humanité.
Voilà le premier volume.
Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et que chacune des «sept cordes de la lyre» rend sensiblement le même son?--Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus familièrement, se confie à ses amis.--Tu me dis que j'ai changé, écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la femme. Seulement je suis plus triste.--Lorsque j'étais enfant, la France était grande.--À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends tout.--À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.--J'ai beaucoup souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience tranquille.--«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop grands l'un et l'autre pour vous haïr.--Sur la mort de Mme de Girardin: Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes âmes... Je voudrais m'en aller aussi.--Je rêve aux morts; je les vois.--Je méprise la haine et la calomnie.--_Idem._--Je travaille: le travail est bon.--Je suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!--Je rentrerai, comme Voltaire, dans mon grand Paris.
Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux _Chansons des rues et des bois_.
Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes dialoguées dont le fond se réduit à ceci: que la femme est fragile, qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait écrites.
Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature, Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:
...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,
il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis que vous êtes infâmes.--Il ne fallait point détruire la Colonne parce que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme, mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.--Je flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont massacré les soldats de la Commune.--Un tout petit roi m'a chassé de Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.--Nous sommes vaincus, mais j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est Lumière.--Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et Strasbourg.--Aux historiens: Ne cherchez pas à expliquer les traîtres; on croirait que vous les excusez.--Vous n'arrêterez pas la Démocratie montante.--Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le peuple, ma conscience rugira...
En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes. Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien de plus de _Toute la Lyre_,--et pas grand'chose de plus des quinze volumes de vers lyriques de l'immense poète.
--Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?
--Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture d'âme,--pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers: «Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est _kifkif_, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques des _Chansons des rues et des bois_. Cette autre idée, que tout finira par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une seule pièce dans _Toute la Lyre_, qui ne rappelle des pages, je ne dis pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps), je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de _la Légende_ et des _Contemplations_,--et nul n'en a fait, si je puis dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux d'indigence.
Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de _l'Âne_. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de _la Légende_, qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à manger d'_Éviradnus_:
Cette salle à manger de titans est si haute, Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard Aux étages confus de ce plafond hagard, On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)
Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des _Quatre Vents de l'esprit_ une énorme part de fabrication quasi mécanique et automatique, quelque chose où ni le coeur, ni la pensée ne sont intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de larmes, les dix mille vers de _Toute la Lyre_. J'assistais à cette poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais elle n'entrait pas en moi.
Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à tort ou à raison, plus de substance dans leur oeuvre, plus de rêve et aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre. Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été possible de converser...
L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la mienne. Il y a dans son oeuvre trop d'attitudes, trop de sentiments, trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit. Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte, c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare. Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'oeuvre de bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très loin...
--Oui, tout cela peut être vrai. MAIS...
II.
«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des rognures,--ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les héritiers,--par piété évidemment,--font flèche de tout bois et même de tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez récemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'épreuves ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin Michel-Ange...»
Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage d'«épreuves ratées» que la seconde _Légende des siècles_, _le Pape_, _l'Âne_, _Religions et Religion_, _Pitié suprême_, _le Théâtre en liberté_ ou _la Fin de Satan_.
La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crépuscule_ étaient la même chose que _les Voix intérieures_ qui étaient la même chose que _les Feuilles d'automne_; la seconde _Légende_ était la même chose que la première; _les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thèmes des _Contemplations_, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va croissant. La pièce qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des _Contemplations_. Il m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est inférieure à n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi la dernière partie, _la Corde d'airain_, diffère de l'_Année terrible_. Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_ Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son oeuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.
--Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo. Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a encore de braves gens qui disent: «Oh! _Moïse sur le Nil!_ Oh! _le Chant de fête de Néron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait déjà du mauvais goût dans les _Orientales_?» Et d'autres, au contraire: «Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais le poète épique de _la Légende!_» L'autre jour encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du _Parti National_: «Victor Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.