Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 6
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Car, comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains Et m'enseigna les mots par lesquels on adore... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies, Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.
Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de lettres servaient la messe et chantaient aux offices,
Quand Maintenon jetait sur la France ravie L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:
Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!
Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» il voudrait y avoir vécu, avoir été un saint, avoir eu
Haute théologie et solide morale.
Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement) à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. Il échange avec le Christ des sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.» Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus religieux qu'on ait écrits:
--Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée De toute éternité, pauvre âme délaissée, Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.
--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment, Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, Ô justice que la vertu des bons redoute? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y L'humiliation d'une brave franchise. Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;
Puis franchement et simplement viens à ma table, Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre. D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, Enfin, de devenir un peu semblable à moi..., . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices, La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme D'une joie extraordinaire; votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois; Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi; Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant. --Pauvre âme, c'est cela!
Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé _l'amour de Dieu_.
Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?» En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui revient au même) l'impuissance à l'_imaginer_ dès qu'on essaye de le _concevoir_ comme il doit être: principe des choses, éternel, omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, etc., et elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces vertus n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec les autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il faut que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini pour communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme humaine qui gouvernerait le monde.
Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer Dieu _déraisonnablement_, comme on aime les créatures, elle résout toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux? Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi. Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il fasse. C'est donc notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'_Astrée_, ce qui les rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt, mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour! Et, de fait, toutes les épithètes que l'auteur de l'_Imitation_ donne à l'amour de Dieu conviennent aussi à l'amour de la femme. Le dévot aime, sous le nom de Dieu, la beauté et la bonté des choses finies d'où il a tiré son idéal,--et le chevalier mystique aimait cet idéal à travers et par delà la forme finie de sa maîtresse. On s'explique maintenant que l'amour divin donne à ceux qui en sont pénétrés la force d'accomplir les plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté, le détachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons à un idéal qu'une expérience terrestre a lentement composé: c'est donc encore à nous-mêmes que nous nous sacrifions.
Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet accroissement--et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On comprend dès lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme celle de M. Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule religion possible, le refuge unique après des misères et des aventures où déjà sa raison avait pris l'habitude d'abdiquer.
Ô les douces choses que sa piété lui inspire!
Écoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire. Elle est discrète, elle est légère: Un frisson d'eau sur de la mousse!...
Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté, c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue...
Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame. Allez, rien n'est meilleur â l'âme Que de faire une âme moins triste... . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, De mes malheurs, selon le moment et le lieu, Des autres et de moi, de la route suivie, Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.
Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise et purifie:
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal... Et toujours, maternelle endormeuse des râles, Même quand elle ment, cette voix!... . . . . . . . . . . . . . . . . . Remords si chers, peine très bonne, Rêves bénis, mains consacrées, Ô ces mains, ces mains vénérées, Faites le geste qui pardonne! . . . . . . . . . . . . . . . . Et j'ai revu l'enfant unique... Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.
J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir, J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées
Innocence! avenir! Sage et silencieux, Que je vais vous aimer, vous un instant pressées, Belles petites mains qui fermerez mes yeux!
Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont obscures, sans que le poète l'ait voulu,--et celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:
L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable. Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou? Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, Et je dorloterai les rêves de ta sieste, Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame. Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux. Ah! quand refleuriront les roses de septembre?
Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce sonnet--et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai trouvé.
Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que dit-elle?
Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils sont empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout s'explique assez aisément.
Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère. L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.» Pourquoi cette comparaison--très juste d'ailleurs, mais si inattendue? C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne. Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la litière...
Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»
Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air de malaise, sa bouche pâteuse.--«Allons, bois un bon verre d'eau fraîche, et dors.» Le reste va de soi.
Premier tercet.--La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.--La fin est limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du poète.--Relisez maintenant, et dites si toute la pièce n'est pas adorable!
VIII.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien, car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi, _Sagesse_ à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils, d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse, hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...
Vous trouverez dans _Jadis et naguère_, de vagues contes sur le diable. Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane. Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais
On n'avait pas | agréé le sacrifice. Quelqu'un de fort | et de juste assurément Sans peine avait | su démêler la malice Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?).
Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué. Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie: «Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:
Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.
Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre--sinon que le diable est toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...
Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie de M. Paul Verlaine. Lisez _Kaléidoscope_:
Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve, _Ce sera comme quand on a déjà vécu_; Un instant à la fois très vague et très aigu... Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois! _Ce sera comme quand on ignore des causes_: Un lent réveil après bien des métempsycoses; _Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois_
Dans cette rue, au coeur de la ville magique Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, Où des cafés auront des chats sur les dressoirs, Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...
Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve... Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus douloureuse...
Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit _Kaléidoscope_, on verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...
Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.
IX.
De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul. Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5 et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or, au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière que j'y ai substituée. Soit;--mais notre oreille à nous ne saurait s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:
Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible! Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles. Et les maisons | dans leur ratatinement terrible Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles.
Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou la huitième.--Et voici des vers de onze syllabes:
Dans un palais | soie et or, dans Echatane, De beaux démons |, des satans adolescents, Au son d'une musi | que mahométane Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens.
Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit. Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre après la troisième ou la septième.
D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe. C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement différent, mais opposé.
Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5) Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue, Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre, Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6).
Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre poétique de M. Verlaine, les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs solitaires et allons-nous-en.
X.
Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel. Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je crois, trouvé sur le tard):
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise: Rien de plus cher que la chanson grise Où l'indécis au précis se joint...
Car nous voulons la nuance encor Pas la couleur, rien que la nuance Oh! la nuance seule fiance Le rêve au rêve, et la flûte au cor...
D'autre part, il est tout simple:
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes: Ils ne m'ont pas trouvé malin.
C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne. Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un vocabulaire et une musique à lui,--sans doute, quand ces idées et ces impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie populaire: