Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires

Chapter 5

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Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _âme_ de vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les connaissait).

Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative[4]!

[Note 4: Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent. Mais ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins habiles de Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile de parler d'eux.]

III.

Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?

Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces impressions soient très fines, très délicates et très poignantes, qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse. Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours (comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...

Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l' «objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.

Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement, à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un étranger parmi ces Latins sensés et lucides...

Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie, complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe, un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais, socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme il a péché--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il demeure, dans sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif...

Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital; il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt, mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un songe...

Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond, il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants, parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...

IV.

Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir, je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure, est un peu celle de l'auteur des _Poèmes saturniens_ et de _Sagesse_ dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon esprit infirme puisse admettre. Au delà, tout m'échappe: c'est le bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'oeuvre de M. Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et, puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.

Dans leur ensemble, les _Poèmes saturniens_ (comme beaucoup d'autres recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.

On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas pour être original.--Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.

J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de préface, je lis que les hommes nés sous le signe de Saturne doivent être malheureux,

Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne Par la _logique_ d'une influence maligne.

Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au même endroit que le sang de ces hommes

Roule En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.

Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis que, dans l'Inde antique,

_Une connexité grandiosement alme_ Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.

Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'_alternent_ des couronnes» et «des éclairs _distancés_ avec art», et de très nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une expression scientifique et des mots de poète:

_L'atmosphère ambiante_ a des _baisers de soeur_.

Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme un artiste si consommé, écrit par moments (osons dire notre pensée) comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé ou un pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est vrai, me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances et à ces ridicules.

C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,--et écrire avec béatitude:

À nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus très froidement... Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, La science conquise et le sommeil dompté.

Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec lui; et il ajoute:

Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des _aimés que la vie exila_.

Son regard est pareil aux regards des statues, Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a _L'inflexion des voix chères qui se sont tues_.

N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», cela veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont été exilés de la vie, ceux qui sont morts»?--«L'inflexion des voix chères qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent, celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rêver. Et l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.

De la douceur! de la douceur! de la douceur!

--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est joli, et j'en aime les deux tercets:

Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l'oliphant. Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.

J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blême_ et _suffocant_) ne soient peut-être pas d'une entière propriété et s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite avant:

Les sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon coeur D'une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure.

Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte.

(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur du _Traité du verbe_ croit avoir inventées. Or, me reportant à ce mystérieux traité, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux «cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés par les voyelles _e_, _é_, _è_, et par les consonnes _s_ et _z_, et qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prière... À qui donc entendre?)

V.

Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les _Poèmes saturniens_ se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des paresses de mémoire.

Écoutez d'abord ceci:

La lune plaquait ses teintes de zinc Par angles obtus; Des bouts de fumée en forme de cinq Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait Ainsi qu'un basson. Au loin un matou frileux et discret Miaulait d'étrange et grêle façon.

Moi, j'allais rêvant du divin Platon Et de Phidias, Et de Salamine et de Marathon, Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.

Et puis c'est tout.--Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est une impression. C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue de Paris la nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve drôle de songer à Salamine et à Platon «sous l'oeil des becs de gaz».--Pourquoi est-ce drôle?--Je ne sais pas. Peut-être parce que Platon est mort voilà plus de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est extrêmement différent de l'idée que nous nous faisons du Pnyx ou de l'Acropole.--Mais, à ce compte, tout est drôle.--Parfaitement. Un poète selon la plus récente formule est avant tout un être étonné.--Mais ce monsieur qui est si fier de penser à Platon en flânant sur le trottoir, l'a-t-il lu?--À la vérité, je ne crois pas.--Mais le paysage nocturne qu'il nous décrit n'est-il pas difficile à concevoir? «Plaquer des teintes de zinc _par angles obtus_», cela n'a aucun sens. Voit-on si nettement la fumée des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz sont allumés? Et cette fumée a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout quand il fait du vent («La bise pleurait»)? Et, si la lune éclaire, comment le ciel peut-il être «gris»? Et, si le matou qu'on entend est «discret», comment peut-il miauler «d'étrange façon»? Il y a dans tout cela bien des mots mis au hasard.--Justement. Ils ont le sens qu'a voulu le poète, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de même, lui seul sent le piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne l'explique pas, il en jouit tout seul. La poésie nouvelle est essentiellement subjective.--Tant mieux pour elle. Mais cette poésie nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie.--Il se peut.

Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était celle que l'on comprenait):

Le souvenir avec le crépuscule Rougeoie et tremble à l'ardent horizon De l'espérance en flamme qui recule Et s'agrandit ainsi qu'une cloison Mystérieuse, où mainte floraison --Dahlia, lis, tulipe et renoncule-- S'élance autour d'un treillis et circule Parmi la maladive exhalaison De parfums lourds et chauds, dont le poison --Dahlia, lis, tulipe et renoncule,-- Noyant mes sens, mon âme et ma raison, Mêle dans une immense pâmoison Le souvenir avec le crépuscule.

Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le souvenir rougeoyant avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», qu'est-ce que cela signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de parfums lourds» (les parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir; mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt l'espérance... Ô ma tête!...

Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement. C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de limbes, du rêve écrit.

VI.

Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai pas aux _Fêtes galantes_ ni à _la Bonne Chanson_,--_La Bonne Chanson_, ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.--Les _Fêtes galantes_, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le XVIIIe siècle, en traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un exemple:

Mystiques barcaroles, Romances sans paroles, Chère, puisque tes yeux Couleur des cieux..

Puisque l'arome insigne De ta candeur de cygne, Et puisque la candeur De ton odeur,

Ah! puisque tout ton être, Musique qui pénètre, Nimbe d'anges défunts, Tons et parfums,

_À sur d'almes cadences_ _En ses correspondances_ _Induit mon cour subtil (?)_, Ainsi soit-il!

Ce petit morceau est intitulé: _À Climène._ Il ne rappelle que de fort loin Bernis ou Dorat.

VII.

Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance, celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec un volume de vers, _Sagesse_, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est peut-être le seul livre de poésie catholique (non pas seulement chrétienne ou religieuse) que je connaisse.

Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle, c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant--avez-vous remarqué?--les artistes qui passent pour les plus rares et les plus originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.

Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs moeurs et qu'ils n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques extérieures)?--J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné ailleurs,--par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de rationalisme,--par un goût de paradoxe,--par sensualité même,--enfin par un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à la fois très émouvant: ils ont feint de croire à la loi pour goûter mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: péché de malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère hésiterait peut-être à donner l'absolution.

[Note 5: Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey d'Aurevilly et l'article sur Baudelaire.]

Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition», des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science comme ferait un rédacteur de _l'Univers_:

Le seul savant, c'est encore Moïse.

Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:

Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes, Abhorrait ta jeunesse..... Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre M'ont fait une âme neuve!...

Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:

Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu! Vous êtes l'espérance!

Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique: