Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 4
Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue, imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un brio incomparables.»--«Il fallait qu'il fût trouvé de très bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais, quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au faubourg Saint-Germain!»--«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe, belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...»
Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales, Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges. Le gonflement est universel. Il y a dans _l'Ensorcelée_ une pauvresse, ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline, monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine lisibles _avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un vieux missel..._» Et dire que c'est tout le temps comme cela! Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?
La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons de ce goût singulier.
L'oeuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance matérielle, par le génie des arts ou des sciences, quelquefois par l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux talents et à la valeur morale.
Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres. Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits, de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art, en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement. Bref, _il fait croire à ce qui n'existe pas_. Il «règne par les airs», comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il se fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait définir, mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux des supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un révolutionnaire et un illusionniste.
Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel, d'androgyne, par où il peut séduire infiniment.
Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est toute sa vie qui est son oeuvre d'art à lui. Il plaît et règne par les apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas, comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.
Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion qu'il en a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que celui que nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et comme, ayant pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux occupations qui passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par là que tout est vain.
Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de son oeuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?
C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche, de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin, de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir «différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et parfois épique (_le Chevalier Destouches_). Mais l'outrance énorme et continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à combien peu se réduit le noyau substantiel de ces oeuvres redondantes. Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou aristocratique développées avec furie, je vois s'agiter des figures étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les sens pas vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie féroce; mais de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une goutte de vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette oeuvre où s'épand une imagination si riche, où roule une si vertigineuse rhétorique, je me dis que, si elle est retentissante, c'est peut-être à la façon d'une armure vide, et que si elle est empanachée, c'est peut-être comme un catafalque qui recouvre le néant. Cet écrivain catapultueux n'est-il donc que le dernier et le plus forcené des romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans son fait? Histrionisme magnanime ou snobisme majestueux? J'hésite et je m'étonne... Et, tandis que je demeure stupide, je me rappelle cette réplique de Mesnilgrand dans _le Dîner d'athées_:
«Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute éternité que pour étonner les hommes... comme toi!»
Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect. Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'oeuvre de M. d'Aurevilly, c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, la maîtrise infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas d'un médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur maximum d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale? Ou bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et qu'il s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus le dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! et depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement, et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.
M. PAUL VERLAINE[3]
ET
LES POÈTES «SYMBOLISTES» & «DÉCADENTS»
[Note 3: _Poèmes saturniens_; _la Bonne chanson_; _Fêtes galantes_; _Jadis et naguère_; _Romances sans paroles_ (chez Léon Vanier); _Sagesse_ (chez Victor Palmé).]
I.
Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?--Puis par un scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était restée incomprise.--Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur personne ou leur oeuvre me communique quelque impression non encore éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, avant de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je m'abrite derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et que je n'ai qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de témérité, soit de snobisme.
Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu près sincères--non point parce qu'ils sont terriblement sérieux, solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines. Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres, des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et précieux), leur vie de noctambules, l'abus des veilles et des boissons excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse névrose (soit qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la donnent), il me semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur cas et qu'il n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi.
Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature. Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier. Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVIIe siècle, au commencement du XVIIIe), puis les «excès» du romantisme, de la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans leurs combinaisons, le génie même de la langue française et composent des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la foule, mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde hypothèse.
II.
... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau, fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou comme une charade dont le mot n'existerait pas...
En ta dentelle où n'est notoire Mon doux évanouissement, Taisons pour l'âtre sans histoire Tel voeu de lèvres résumant.
Toute ombre hors d'un territoire Se teinte itérativement À la lueur exhalatoire Des pétales de remuement...
J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant, ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose, d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou le vent.
L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans une brochure modestement intitulée _Traité du verbe_, avec _Avant-dire_ de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux choses: le symbole et l'instrumentation poétique.
L'auteur du _Traité du verbe_ nous explique ce que c'est que le symbole:
«Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait le site digne qui exhalât vaporeusement le mot _aimer_.
«Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de son mutisme.
«Voudras-tu, poète, te résigner?
«Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des verdures amènera large et molle une rivière où des lis gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant.
«Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.»
Cela veut dire, sauf erreur:
--Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le demandera vainement à la nature: toujours quelque détail disparate y rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les matériaux que lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les pierres nuancées; il arrangera les ramures droites sur les troncs élancés ou pliants et chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches mortes et laissera entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec de grands lis et un torse de vierge, etc.
Et plus loin:
«L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un noeud solide les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon songe.»
Cela veut dire: «Résumons-nous.»
«L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.
«Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule digne: le réel et suggestif SYMBOLE d'où, palpitante pour le rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière ou vérité.»
Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes, certains aspects du monde physique font naître en nous certains sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce qui correspond, en elle, à l'impression qu'il veut traduire... Mais est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces choses?
L'invention des symbolistes consiste peut-être à _ne pas dire_ quels sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille «allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de Mme Deshoulières: «Dans ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase brisé_, si vous rayez les deux dernières strophes.
Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour, joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui n'ont pas beaucoup d'idées.
Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.
On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes, certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que les _a_ multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:
_Pascitur in silva magna formosa juvenca._
On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des _é_ prolongés par des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:
Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!
On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les _é_ du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique exprime en effet une idée des plus mélancoliques.
Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à quelles couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les voyelles et les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez, j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce misérable Arthur Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ était verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous indigner; car il vous paraît également possible qu'elle soit verte, bleue, blanche, violette et même couleur de hanneton, de cuisse de nymphe émue, ou de fraise écrasée.
Or écoutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_ jaune.
Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte.
Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.
Et vous pourrez voir dans le _Traité du verbe_, déterminées avec la même précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles entre elles ou avec les consonnes.
Faisons un acte de foi.
Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait humblement à un jeune «instrumentiste» qui était venu lui rendre visite:
--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir compte de leur sens?
Le bon jeune homme répondit:
--Nous en tenons compte dans une certaine mesure.
--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.
Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.