Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 3
Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour, passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-né de la raison, le recruteur de la folie et de la mort.--Auguste Saint-Clair a l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un bibelot d'étagère, il devient jaloux du passé de sa maîtresse, cherche un duel absurde et y est tué. (_Le Vase étrusque._)--Dona Teresa aime don Juan, qui a tué son père, continue de l'aimer au cloître, le revoit, consent à l'enlèvement et meurt de ne pas être enlevée, comme elle serait morte de l'avoir été. (_Les Âmes du Purgatoire._)--Une statue antique de Vénus va, la nuit, étouffer dans ses bras d'airain un beau garçon qui, par jeu, lui a passé au doigt son anneau de fiançailles. (_La Vénus d'Ille._) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrangé pour nous remplir d'inquiétude et d'effroi; mais cette _Venus turbulenta_, cette Vénus méchante, qui étouffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour Mérimée, le symbole véridique de l'amour tel qu'il le conçoit d'ordinaire.
Le capitaine Ledoux est «un bon marin», qui, blessé à Trafalgar, a été congédié «avec d'excellents certificats.» Il s'est fait négrier. Un jour il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le marchand, qui a eu l'imprudence de venir réclamer à bord sa femme Ayché. Révolte des noirs soulevés par Tamango, et massacre de tout l'équipage. Après quoi les bons nègres, qui ne savent pas conduire le vaisseau, s'entre-mangent, et les derniers meurent de faim. (_Tamango._) Il est impossible ni d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus de froideur et de précision que ne l'a fait Mérimée dans cette étonnante histoire de bestialité, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en tenir aux récits rassemblés dans ce volume, combien d'autres où il paraît se complaire dans la peinture ou plutôt dans la notation tranquille de la stupidité, de la férocité et de la misère humaines! Il y a plus de «pessimisme» (puisque le mot est encore à la mode) dans telle nouvelle de Mérimée que dans tous les _Rougon-Macquart_.
Mais ce sentiment, il ne l'étale jamais, parce que c'est trop facile, et à la portée même des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque inexprimée, mais continue, et condensée comme un élixir. Celle de _Tamango_ est plus âcre et plus recuite que celle même des plus noirs chapitres de _Candide_. Je n'y sais de comparable que l'ironie de _Gulliver_. «...Il faut avoir de l'humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre, pendant une traversée de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après tout, sont des hommes comme les blancs.»--«Cependant le pauvre Tamango perdait tout son sang. Le charitable interprète qui la veille avait sauvé la vie à six esclaves... lui adressa quelques paroles de consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore.»--«...Parmi les révoltés, les uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs.» Voilà le ton.
Donc la destinée n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et il est incompréhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous déclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction à l'obscure puissance qui a fait tout cela. Vigny écrivait dans le _Mont des Oliviers_: «Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des créatures...
Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.
C'est aussi l'attitude de Mérimée. Mais son silence, à lui, est tout plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanité de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est vanité,--mais de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans descendre à la satire ni à la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du sage par trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est de mystifier les autres, discrètement. Être seul à savoir que l'on raille, c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le _Théâtre de Clara Gazul_, _la Guzla_, _la Vénus d'Ille_, _Lokis_, etc.
Autre plaisir. Mérimée aime à voir se développer librement, bonne ou mauvaise, la bête humaine; et quand elle est belle, il n'est pas éloigné de lui croire tout permis. Il goûte par-dessus tout les époques et les pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVIe siècle, la Corse des maquis, l'Espagne picaresque.--Et ce sceptique a écrit le plus beau récit de bataille qui soit: _L'enlèvement de la redoute._
Il put y avoir, dans la sérénité de ce pessimisme et dans la pudeur avec laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volonté très hautaine et d'un très délicat orgueil. Observer (comme fit Mérimée) les règles de la plus élégante honnêteté, et cela sans croire à rien d'absolu en morale, c'est une manière de protestation contre la réalité injuste; et c'est une protestation contre la réalité douloureuse que de ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mérimée s'est montré, vis-à-vis de l'univers et de la cause première, quelle qu'elle soit, poli, retenu et dédaigneux, comme il était avec les hommes dans un salon. Sa philosophie toute négative s'est tournée en dandysme moral. C'est peut-être là sa plus essentielle originalité.
A-t-il beaucoup souffert pour en arriver là? Il nous dit, se peignant sous le nom de Saint-Clair: «Il était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.»
Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'oeuvre de Mérimée n'en sera pas moins distinguée pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera plus aimable. Croyons-le donc.
BARBEY D'AUREVILLY
Vous vous rappelez les propos mélancoliques de Fantasio sur un monsieur qui passe: «.... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble: les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations; mais dans l'intérieur de toutes ces machines isolées quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!»
Nous avons tous éprouvé cela. L'humanité est comme une mêlée de masques. Pourtant--et vous en avez fait sûrement l'expérience,--parmi ces enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir une âme, une personne--peut-être parce que cette âme a quelque ressemblance intime avec la nôtre. Mais, par contre, ne vous est-il pas arrivé, en présence de tel homme obscur ou célèbre, de sentir que vous êtes bien réellement devant un masque impénétrable dont l'intérieur ne vous sera jamais révélé? J'ai eu souvent cette impression gênante. Il y a des hommes que j'ai rencontrés et à qui j'ai parlé vingt fois, et qui, j'en suis certain, me resteront toujours incompréhensibles. Il me semble qu'ils n'ont pas de centre, pas de «moi», qu'ils ne sont qu'un «lieu» où se succèdent des phénomènes physiologiques et intellectuels. Je perçois chez eux des séries de pensées, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils me parlent, ce n'est point une personne qui me répond, c'est quelque merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront peut-être ou me suggéreront des idées, des sentiments que je n'aurais pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimité, aucun abandon, et qu'ils seront éternellement pour moi des étrangers.
Ce que je dis là de certains hommes, je le dis aussi de certains écrivains.
M. Barbey d'Aurevilly m'étonne... Et puis... il m'étonne encore. On me cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle toujours comme cela, et qu'il traverse la vie dans des habits spéciaux, redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle chevalerie, de dandysme ininterrompu et d'obstinée jeunesse. C'est un maître écrivain, éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à fusées, extraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il m'est plus étranger qu'Homère ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus effarée, la plus stupéfaite.
Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces prédilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie, cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre aucune vertu chrétienne, cette impertinence travaillée, ces colères, ces indignations, cet orgueil, cette façon emphatique et terrible de prendre les choses..., j'ai une peine infinie à y entrer. Ce qui rend l'âme de M. d'Aurevilly peu accessible à ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit aristocrate dans un siècle bourgeois, absolutiste dans un temps de démocratie, et catholique dans un temps de science athée (je vois très bien comment on peut être tout cela); mais c'est plutôt la manière dont il l'est. Je n'ignore pas qu'en réalité les âmes n'appartiennent point toutes au temps qui les a fait naître, qu'il y a parmi nous des hommes du moyen âge, de la Renaissance et, si vous voulez, du XXe siècle. Je consens donc et même je suis charmé que M. d'Aurevilly soit à la fois un croisé, un mousquetaire, un roué et un chouan. Mais il l'est avec une si hyperbolique furie, une satisfaction si proclamée de n'être pas comme nous, un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée, qu'une défiance m'envahit, que l'intérêt tendre que je tenais tout prêt pour ce revenant des siècles passés hésite, se trouble, tourne en étonnement, et que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur fastueux, ivre de son rôle et dupe de son masque. Il est vrai que le labeur, l'excès même et, finalement, la sincérité de cette parade a sa beauté. Si ce n'est donc avec une sympathie spontanée et tranquille, ce sera du moins avec grande curiosité et révérence que je passerai en revue les divers artifices et mensonges M. d'Aurevilly--qui, au surplus, ne sont peut-être pas des artifices, mais de bizarres et grandioses illusions. Auquel cas (cela va sans dire) j'admets aisément que ce ne soient illusions qu'à mes yeux.
La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est assurément son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il professe hautement tous les dogmes et, par surcroît, s'émerveille volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des «vues profondes de l'Église». Il écrira, par exemple: «Dans l'incertitude où l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et _profonde_ loi canonique qui refuse la sépulture à toute personne morte d'un suicide et sans repentance.» Il considère comme «abjecte et perverse» toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a la prétention d'être chaste; il raye courageusement d'un de ses romans un «détail libertin de trois lignes», s'imaginant sans doute qu'il n'y en a point d'autres dans toute son oeuvre.
Voilà qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins chrétien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble à un plumet de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu à son chapeau. Dans son coeur? je ne sais. L'impression qui se dégage de ses livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'écrivain. «L'homme, lisons-nous dans l'_Imitation_, s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes: la simplicité et la pureté.» Ces deux ailes manquent étrangement à l'auteur d'_Une vieille maîtresse_. Son oeuvre entière respire les sentiments les plus opposés à ceux que doit avoir un enfant de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanités mondaines, l'orgueil, et la délectation dans l'orgueil, la complaisance la plus décidée et même l'admiration la plus éperdue pour les forts et les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damnés exercent sur M. d'Aurevilly une irrésistible séduction. Il leur prête toujours des facultés mirifiques. Il n'admet pas qu'un damné puisse être un pied-plat ou un pauvre diable. L'abbé Sombreval, le prêtre athée et marié, qui feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux, farouche et impassible abbé de la Croix-Jugan, effroyable sous les cicatrices de son suicide manqué; le chevalier de Mesnilgrand, le truculent et flamboyant athée..., il les voit immenses, il les aime, il bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les héros des romans écrits par ce chrétien sont des athées, et qui ont du génie--et de grands coeurs. Il les considère avec un effroi plein de tendresses secrètes. Il est délicieusement fasciné par le diable.
Mais, si peut-être un peu de tremblement se mêle à son ingénue et violente sympathie pour les damnés, c'est avec pleine sécurité et c'est d'un amour sans mélange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains, les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans: Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien d'autres! Il a un idéal de vie où s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idéal plus antichrétien?
Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je comprends et il me plaît que la critique d'un écrivain catholique soit intolérante à l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M. d'Aurevilly est d'une incroyable férocité. Elle sue le plus implacable orgueil. Quelques classiques, quelques écrivains ecclésiastiques, Balzac et Félicien Mallefille, c'est à peu près tout ce qu'elle épargne. M. d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prêtre insuffisant et douteux, et peu s'en faut qu'il ne taxe d'immoralité la _Vie de sainte Marie-Madeleine_. Sa critique est aussi étroite pour le moins et aussi impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot était, je crois, «humble de coeur» malgré tout, et il y avait chez lui des coins de tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une parcelle de charité--ni peut-être de justice. La religion ne lui est point une règle de vie, mais un costume historique et un habit de théâtre où il se drape en Scapamonte.
Et cela même, je l'avoue, est fort intéressant.
S'il n'est guère catholique, il n'est pas «diabolique» non plus, quoi qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-être. On a fort exagéré la corruption de M. d'Aurevilly.
On parle beaucoup, depuis quelques années, de «catholicisme sadique» et de «péché de malice.» Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais qu'elle l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Il consiste, à l'origine, à faire le mal, non pour les sensations agréables qu'on en retire, mais parce qu'il est le mal, à faire ce que défend Dieu uniquement parce que Dieu le défend. Sous cette forme primitive il est vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: _Non serviam_. Il suppose nécessairement la foi.
Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du péché de malice, quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice sans la foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par imagination. On ne croit plus, et pourtant certains actes mauvais semblent plus savoureux parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par exemple, le ressouvenir des obligations de la pudeur chrétienne, encore qu'on ne se croie plus tenu par elles, nous rend plus exquis les manquements à cette pudeur. Nous concevons plus vivement, en effet, nous nous représentons dans un plus grand détail et nous perpétrons avec plus d'application l'acte qui passe pour péché que celui qui est moralement indifférent. L'idée de la loi violée (même quand nous n'y croyons plus) nous fait plus attentifs aux sensations dont la recherche constitue la violation de cette loi, et par conséquent les avive, les affine et les prolonge. C'est pourquoi, depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de romanciers se sont plu à mêler les choses de la religion à celles de la débauche et à donner à celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai que ce mysticisme simulé peut quelquefois redevenir sincère; car la conscience de l'incurable inassouvissement du désir et de sa fatalité, le détraquement nerveux qui suit les expériences trop nombreuses et qui dispose aux sombres rêveries, tout cela peut faire naître chez le débauché l'idée d'une puissance mystérieuse à laquelle il serait en proie. Dans l'antique Orient, les cultes mystiques ont été les cultes impurs. Cette alliance de la songerie religieuse et de l'enragement charnel, des jeunes gens l'ont appelée «satanique». Comme il leur plaira! Ce satanisme est, en somme, un divertissement assez misérable, et il ne prête qu'à un nombre d'effets littéraires extrêmement restreint.
Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste simplement à voir partout le diable--et, d'abord, à nous raconter, avec complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale.
Mlle Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans dire un mot (_le Rideau cramoisi_).--Le comte Serlon de Savigny empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent _parfaitement heureux_ (_le Bonheur dans le crime_).--La comtesse de Stasseville, froide, spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute, un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des tiges de résédas, et, après sa mort, on trouve dans son salon, au fond d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (_le Dessous des cartes d'une partie de whist_).--Pendant la Terreur, l'abbé Reniant, prêtre défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties avaient été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les portait «entre ses tétons,»--Le major Ydow, quand il découvre que sa femme Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il gardait le coeur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui jette à la tête ce coeur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est la première fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage avec le coeur mort de leur enfant!» (_À un dîner d'athées._)--Le duc de Sierra-Leone, ayant soupçonné don Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler par ses nègres, puis lui arrache le coeur et le donne à manger à ses chiens. La duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se venger. «Je veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où meurent les filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par morceaux et s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie sera payée, ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; alors il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et comment elle meurt» (_la Vengeance d'une femme_). Et, c'est ainsi que M. d'Aurevilly nous terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un Croque-mitaine.
Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables, l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté un sort?... (_L'Ensorcelée._) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans l'étang avec le cadavre... (_le Prêtre marié_).--Ryno de Marigny épouse par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession» (_Une vieille maîtresse_). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont des «ensorcelés».
Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du diable et à son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître piquante, surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie, l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces ingénues _Diaboliques_.
Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe, exprime violemment, abondamment--et longuement--les actes et les sentiments de ses personnages: il ne les _explique_ jamais, et ne saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable--auquel il tient plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour profondeur cette absence d'explication. Et ce sera là, si vous le voulez bien, sa troisième illusion.