Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires

Chapter 18

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«Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,--et notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans sa rainure,--retenait déjà ses places, etc...»

Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentanée, l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et de là cette impression de déliement, de détachement heureux, que nous font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. Le rire dont elles nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, lequel précède immédiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos pauvres âmes, la paix du _Nirvâna_...

Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide, plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les conditions auxquelles sera soumise la réouverture de l'établissement... Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné qui aurait beaucoup d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique.

D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique: «la _maladie_ des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague discrédit.--Le symptôme pathognomonique de la maladie est un épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine; comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte; il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence d'un microbe spécial qui a reçu le nom de _Bacillus scenafairius_ (bacille de la scène à faire); que les premiers microbes ont été recueillis dans la bave d'un abonné du _Temps_, un malheureux qui «jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau... et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis, cultivés dans les «bouillons» du _Temps_ et de _la France_, etc...

Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir; mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:

«Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le _Temps_ publie de graves révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût à l'abri des soupçons, etc...»

Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:

«Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces réticences cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de l'imprimer: si, malgré des interventions si puissantes, le Panthéon n'est pas encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a dans son passé quelque ténébreuse histoire qui lui interdit l'accès de toute distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de sa crypte...»

Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées, même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement sa pensée... Ô prodige d'ironie!...

C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec des machines d'ingénieur et des instruments de précision.

J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est allé prendre à la plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme. Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des phrases comme celles-ci me délectent profondément:

«Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente coquetterie de vieillard.»

La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un _interview_ qui ressemble à tous les _interview_ de «vieux lutteurs» ou de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la flanelle?» Et enfin:

«--Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos grands macrobites vous usez du café au lait?

«--Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.

«--Cependant vous fumez?

«--C'est ma seule faiblesse.

«--La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?

«--Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu, j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...

«--Vos vapeurs!»

Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles oeuvres. Vous voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive: «Vous fumez?»--et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!» pour que Grosclaude inventât une faute d'orthographe, les «connaissances zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de l'enseignement et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas là comme des harmonies préétablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô profondeurs!» comme disait Victor Hugo.

Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie? Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M. Grosclaude, rien qu'en écrivant le contraire de ce que nous eussions écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet s'apprêtant à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravité qu'il apporte _même aux choses sérieuses_...» Cette simple phrase, remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et profonde, à savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de Grosclaude est le délire d'un sage?

PRONOSTICS

POUR L'ANNÉE 1887.

On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année littéraire a été bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.

Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce qu'elle nous donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette entreprise est infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la même sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, par un excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire l'avenir moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que résumer ici les réponses.

* * * * *

Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en 1886.

M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé _la Terre_. Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera tout entier.

La seule passion campagnarde étant, comme on sait, l'amour de la terre, vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop, le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il y aura aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je suis à peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être deux, ou trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera épique et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le roman commencera ainsi:

«Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur, riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»

L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame philosophique intitulé _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtième siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (_Gaudeamus, fratres_) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu de la solution oligarchique du problème de l'univers.

À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse des plus importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner, par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.

Le désir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera: car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont incalculables...»

Et le commencement du drame sera:

«_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix_: Dieu n'était pas: il est tout près d'être... Mais, qui sait si la vérité n'est pas triste?... Vive l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...

Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.

* * *

Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Péché d'Islande_. Pourquoi? On ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront être aimées, non consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris, et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et dans les écuries, un grand confort anglais.

Et voici les premières lignes:

«Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant, d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent à une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri d'un paravent anglais, etc..»

M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakalé_. Ce sera le nom d'une jeune Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois, l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.

Quelques phrases au hasard:

«Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait aussi, et que je mourrais pareillement...»

Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de le prévoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ écrit alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales». Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est évident que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnière_, c'est une patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions. Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux? Mystère!»

Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier les premières lignes:

«Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond, vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités aristocratiques, etc...»

Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.--Oh! celui-là se recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë (l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au delà...

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Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de _Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses. C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.

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