Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 17
Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point connaître l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M. Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _Études anglaises_ de M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais, après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus, je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement.
La voici en quelques lignes, mon Angleterre.
Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:--Tout ce qui se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le _contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_.
Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé, orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme, politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux, bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;
Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:
Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs et de pâturages;
Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les institutions, dans les moeurs, dans les édifices;
Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;
Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté individuelle;
Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;
Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;
Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au gain;
Entre les masques et les visages, etc.
Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des _bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre d'une jeune fille des rues, fait déborder du coeur corrompu d'un Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, _girl_ Anglaise de dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite _girl_?»
Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop peur d'un mécompte.
Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent, parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de _Cruelle Énigme_. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, et non pas Jean Richepin!
Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»
Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a rien ajouté_ à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.
Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas, je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?... Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me font moins de plaisir que celui-là?
Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais. Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le peuple le plus _sérieux_ d'allures, le plus préoccupé de morale,--et aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, même dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur eux-mêmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là. Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.
JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).
Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle. La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rêve,--on en tire tout ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse, la charité, le détachement,--même l'héroïsme par la conscience de notre solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout cela, je ne sais comment.
D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures, notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours: sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.
[Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.]
Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses, on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la vie--vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes, puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos sensations, le ressouvenir de l'univers...
Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de choisir!
Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes, Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes; Palpitantes aussi d'extase et de désir, Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir De grands yeux féminins attendris par les larmes, Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes. Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit; Et, blanches, comme un sein adorable qui luit Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte, Les roses, du milieu de l'obscurité verte, Tandis qu'un rossignol par la lune exalté Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été, Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles, Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.
Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui parle:
Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur, Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je suis le dieu sans nom aux visages divers, Mon âme illimitée est le palais des êtres; Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres. Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux; Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux. C'est mon sang qui coula dans la première aurore...
De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...
Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_:
Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu fermes les yeux, en penchant Ta tête sur mon sein qui tremble: Oh! les doux abîmes du chant Où nos deux coeurs roulent ensemble! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Notre rêve avait fait la beauté de ces choses... Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous Était créé par nous et n'existait qu'en nous... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enlacée au corps d'une femme, Comme l'amant de Rimini, Tournoie un instant, ô mon âme, Dans le tourbillon infini!
Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante... Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous, les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie, pour toutes les vipères qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait accepter la mort!
..... Plonge sans peur dans le gouffre béant, Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête: Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête: Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux, Et l'univers entier est entré dans tes yeux: Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.
Et encore:
Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau; Et, si je participe à ta vie éternelle, Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer porte et berce inconsciente en elle.
Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux, d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral. C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de la _Justice_, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer. Lisez l'admirable poème intitulé _Réminiscence_:
Certains soirs, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois; Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, Je sens tout un passé qui le tient enchaîné; Je sens rouler en moi l'obscurité première: La terre était si sombre, aux temps où je suis né! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.
Et ce cri vers Dieu:
Tout affamé d'amour, de justice et de bien, Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien! --Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?
Et cette exhortation à l'homme:
Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux; Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire, Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!
Et toute la dernière pièce, _Vers dorés_:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême, Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps: La statue idéale, elle dort en toi-même; L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie, Étant le châtiment de l'incessant désir; Du fier renoncement de ton âme à la joie Goûte la joie austère et le sombre plaisir...
Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare. L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité. Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de l'_Imitation_, des _Pensées_ de Marc-Aurèle, de la _Vie intérieure_ et des _Épreuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des consolateurs.
GROSCLAUDE
Les _Gaietés de l'année_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque précision.
[Note 14: _Les Gaietés de l'année_, par Grosclaude, 3e année.--Librairie moderne.]
Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot. Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui ressemblât à l'esprit des _Gaietés de l'année_. Ils ont eu _leur_ comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la «blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais, d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais, Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs: Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.
Et maintenant, abordons ces _Gaietés_ avec tout le sérieux qui convient.
La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle. Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme absolu.
Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort. Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, inondations, tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec sérénité: