Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 14
Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le _Nabab_, les mémoires de Passajon, et, dans _l'Immortel_, les lettres du candidat Freydet à sa soeur. Cet artifice détonne étrangement dans des livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'oeil et le style de M. Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation, la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)
Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce brave garçon; l'histoire des manoeuvres de Paul Astier à la poursuite d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun, un dramatique froid navrant qui serre le coeur (et qui serait peut-être doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir. J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de _Nabab_, après l'effort de l'_Évangéliste_ et de _Sapho_ vers la classique unité d'action.
Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle hypotypose.
J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une formule):
«Pour midi, la messe noire (_essayez de dire la chose en moins de mots; et encore il y a une image!_) et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite (_ablatif absolu_), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie (_c'est une sensation que vous avez certainement éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot_), bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (_cela encore fait image_).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:
«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, _ballant comme des sonnailles_, montrent des _rictus de plaisir_ qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des _bouches démeublées_ laissant entendre de petits _rires semblables à des hennissements_. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, _du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains_; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, _désorbite ses yeux_, pousse _les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss_. Dans ce _frénétisme de vivats_, de bravos, la fillette volte, bondit, _dissimule si harmonieusement_ le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les _quelques pointes de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage_ et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.»
Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la langue.
(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien _la Vie parisienne_ m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de _l'Immortel_, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases que _la Vie parisienne_ aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus; mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite association, sans joie... _une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette note troubla l'harmonie_.» Et voici l'autre: «...L'_évolution_ toute naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'_accentuait_ ici _de l'appareil_ du veuvage inconsolable, etc...).
Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les personnages de _l'Immortel_ n'étaient que des pantins fort expressifs, qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés, c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman (_Revue des Deux-Mondes_ du 1er août), soit un psychologue si insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé. Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, _à un pareil degré_, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir. Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la cuisine,--aujourd'hui, 17 août.
ERNEST RENAN
LE «PRÊTRE DE NÉMI»[10].
[Note 10: Cf. Les _Contemporains_, I, et _Impressions de théâtre_, I.]
Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient d'écrire une oeuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la bonne. _Le Prêtre de Némi_, contre toute attente, m'a édifié.
Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a exprimées déjà (dans les _Dialogues philosophiques_, dans _Caliban_, dans _la Fontaine de Jouvence_, dans les _Souvenirs_, dans l'article sur Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'oeuvre est d'une beauté moins perverse (je parle ici comme un coeur simple). La préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise. Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M. Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous.
Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.
I.
Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela que M. Renan l'a adopté. L'_Histoire des origines du christianisme_ elle-même tient beaucoup du conte philosophique.
Revenons au _Prêtre de Némi_. C'est un étrange composé. Nous sommes à Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame, qu'il faut raconter brièvement.
II.
Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès, un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et, quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique. Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je crois, mourra par le gâchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette maladie.»
Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire?--Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils? Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité. «Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux, nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pères, répond Antistius; pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--Hé! répliquent les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée. Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir, répond le prêtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement au front.
Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues, parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux, parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde». Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca, égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard au coeur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone, prononce ces paroles:
Ainsi les nations s'exténuent pour le vide; Et les peuples se fatiguent au profit du feu.
III.
Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une oeuvre de croyant.--Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques, déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral, nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur existe,--besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si évident que dans le rôle du prêtre de Némi.
Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous avons le témoignage de M. Renan lui-même:
«... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis s'obstinera également dans sa simplicité. _Métius, l'aristocrate méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu, Ganeo sera pardonné avant lui..._»
Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut trouver--chose absolument inattendue--qu'il est un peu dur pour ce sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus, dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de _la Fontaine de Jouvence_ et du _Prêtre de Némi_. Tandis que Prospero s'éteint voluptueusement entre les bras des soeurs Célestine et Euphrasie, les nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux, Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui.
Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison, à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du coeur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris: «Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu, justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage! courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son oeuvre involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour des chimères. On verra...»