Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 12
Le Corrège ici nage en un matin nacré, Rubens en un midi qui flamboie à son gré; Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;
Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux De nobles frondaisons, de ciels délicieux, De cascades d'eau vive aux diamants pareilles; Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux, Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.
Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann, et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de la prétérition:
Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots Seront jamais d'un chant les fidèles échos? Quels vers diront du sien l'indicible harmonie? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons, Jamais pareils transports n'émurent pareils sons. Ah! ton art est cruel, misérable poète! Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête; Ta muse s'évertue en vain à les saisir. Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.
Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce à décrire une autre musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en effet, en concevoir une autre?
De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée», l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé, celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de l'_Oaristys_:
Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.
Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort, jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-être mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité, c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie, dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins contestables plaisirs.
Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure, songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de décrire le bonheur _en général_. Faustus et Stella sont des êtres abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des _Épreuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.
Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante, enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les deux bienheureux vont s'enlacer:
L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée, Soeur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée, Et goûte une caresse où, né sans déshonneur, Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.
Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne «chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de _Manon Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou même de quelque roman inconnu et sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.
Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant. J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons pas.
J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle vérité?--C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard. C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:
La cause où la nature entière est contenue Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit, Elle est l'inabordable et dernière inconnue Du problème imposé par le monde à l'esprit.»
Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science parfaite.
À part cette inconséquence,--d'ailleurs inévitable comme toutes les autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que celle-ci (après la chanson des Épicuriens):
... Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe Ne se soutenait plus pour se passer la coupe, Une perle y tomba, plus rouge que le vin... Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme, Allait rouvrir le coeur au sentiment divin.
Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.
Combien sur le vrai fond des choses La forme apparente nous ment! Le jeu changeant des mêmes causes Émeut les sens différemment; Le pinceau des lis et des roses N'est formé que de mouvement; Un frisson venu de l'abîme, Ardent et splendide à la fois, Avant d'y retourner anime Les blés, le sang, les fleurs, les bois. Ce vibrant messager solaire Dans les forêts couve, s'endort Et se réveille après leur mort Dans leur dépouille séculaire, Noir témoin des printemps défunts, Qui nous réchauffe, nous éclaire Et nous rend l'âme des parfums! Dans l'aile du zéphir qui joue, Dans l'armature du granit, Roi des atomes, il les noue, Les dénoue et les réunit. La terre mêle à son écorce Ce Protée en le transformant Tour à tour, de chaleur en force, En lumière, en foudre, en aimant.
Soleil! gloire à toi, le vrai père, Source de joie et de beauté, D'énergie et de nouveauté, Par qui tout s'engendre et prospère!
Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté de l'effort et du sacrifice accompli.
Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords Que des biens chèrement payés par ses efforts... Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.
Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;
(Je me rappelle cet enfer... Et cependant je l'aime encore Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher, Pour tes soeurs dont le front en passant le décore.)
les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M. Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages d'autrefois...
Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants, parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le sacrifice, ils l'ont du moins tenté.
La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du _Bonheur_, qui se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose, involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui aurait pour titre: _le Malheur_? Le même apparemment, sauf le ton. Cela est très instructif.
Je n'ai prétendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme, qu'une première impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y avait de plus important à dire.
* * * * *
_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M. Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur qualité d'hommes. Ainsi, page 113:
Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?
Et page 146:
Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.
C'est précisément parce qu'ils demeurent _hommes_ que le poète leur donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore parce qu'ils sont _hommes_, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M. Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très vague idée...
--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?
Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème. Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de construction, si je puis dire.
ALPHONSE DAUDET
L'IMMORTEL
(_Premier article_).
16 juillet 1888.
Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait, en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles sous les doigts.
Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout à l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en a une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour l'écarter aussitôt.
L'_Immortel_ est un roman de moeurs parisiennes et en même temps une très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On a dit, ou à peu près:
--Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.--Il y en a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.--Il y en a qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.--Il y en a qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien trente sur quarante qui sont à peu près valides, et vingt qui ont un physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils romains.--Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités, et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet? Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car, si les membres de cette vénérable compagnie étaient _nécessairement_ les quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en être, et on n'est point humilié de n'en être pas.--L'Académie est, pour ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, la fin des belles et généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours), c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.--L'institution est ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de vanités. Faites-nous grâce, homme au coeur fort!
Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non; mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'oeil. Et ils ne croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit... Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»
Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, ni des invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la réalité que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute satire est forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande qu'elle vient peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi qu'on ne croit. Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? Pensez-vous que les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de _Sapho_.