Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 11
Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la _Revue des Deux-Mondes_ deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'oeuvre; mais nous concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.
Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et malgré les inexactitudes et les partis pris relevés chez M. Taine, cette réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses conclusions dans ce qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux façons de se représenter la personne et l'oeuvre de Napoléon. Et il y en a une troisième, mitigée et tempérée: celle de M. Thiers. Et il y en a une quatrième, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que «le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. Il y a même celle du vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui l'on demandait s'il avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. C'était un gros, l'air commun.» Rien de plus.--Et toutes ces façons sont bonnes, et celle du prince est particulièrement intéressante, parce qu'il est ce que nous savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, vigoureuse et rapide,--un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pensée, la façon de M. Taine garde tout de même son prix.
J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.
Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; _elle relève du même mépris_.»
Cette manière de traiter l'auteur de _l'Intelligence_ n'est pas très philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre accuser de perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralité les fantaisies de _la Fontaine de Jouvence_ ou de _l'Abbesse de Jouarre_. Je ne comprends pas du tout le calcul prêté ici à M. Taine. Quel intérêt pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je ne parle pas de son caractère, qui est connu; mais ses oeuvres répondent pour lui. S'il a jamais été de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire à quel moment; car, s'il l'était en faisant le procès de l'ancien régime, il ne l'était donc pas en faisant le procès de la Révolution,--et inversement. Cet homme a trouvé le moyen de déplaire successivement à tous les partis politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout intérêt qui n'est pas celui de la science. La continuité, l'universalité de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincérité. Je cherche en vain à quelle rancune il a pu obéir, à qui il a voulu plaire en faisant son portrait de Napoléon. Il est étrange de venir nous parler ici de «mauvaise foi». Et, quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a certes le droit de n'y pas prendre garde.
Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir, parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait, après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire que ces textes seuls la lui aient suggérée; peut-être même l'avait-il avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la façon la plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans un intérêt personnel,--mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent; et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste, philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans aïeux.
Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: «M. Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour classer et décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre d'étude l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la «métamorphose d'un insecte». Il voit toute chose avec un oeil de myope, il travaille à la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès que l'objet examiné atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il cherche un endroit où puisse s'appliquer son microscope; il trouve une explication qui rabaisse, à la portée de sa vue, la grandeur dont l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»
Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M. Taine compare la Révolution à une métamorphose d'_insecte_, il conclut que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution. Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages, le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec laquelle ils sont enchaînés et classés,--et qu'ils ne sont là que pour préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit l'introduction de l'_Histoire de la littérature anglaise_, les chapitres sur Milton et sur Shakespeare, les dernières pages de l'_Intelligence_ ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le troisième volume (je crois) des _Origines de la France contemporaine_. Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. Taine est un des esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se soient vus. Je ne pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de composition de M. Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les parties de chacun de ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et subordonnées les unes aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or, apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; on n'y sent _aucune unité de travail_.» Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence typographique, de la multiplicité des guillemets.
J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il démontrera que la morale de la Réforme trouve son origine dans l'usage de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure d'une femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est amusante; mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés puisse s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase, qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un portrait indique bien un esprit myope et borné, tout au contraire l'explication d'un phénomène moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutôt d'un esprit philosophique et discursif à l'excès, capable d'embrasser de vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les autres.--Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet «analyste perpétuel» qui «prend plaisir à déchiqueter sa victime jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, _sans une aspiration vers l'idéal_». Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de le traiter de «matérialiste», comme pourrait faire un curé de village. Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.
Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. Bourrienne est un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le sac. L'abbé de Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat fonctionnaire. Mme de Rémusat est une coquette dépitée et une femme de chambre mauvaise langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne pas dire la vérité. Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-être excessif.
J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu pour cette charmante Mme de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout autre oeil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses _Mémoires_, que c'est à regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort intelligente,--habile, et même adroite;--ce n'était pas un petit esprit, ni un coeur bas. Je crois, pour ma part, à la bonne foi d'une femme qui ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles du prince Napoléon.--Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou, les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre d'eux?--Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point aussi simplement. D'abord, Mme de Rémusat a mis plus d'un jour à connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rémusat fût une héroïne.
Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses _Mémoires_ et des passages de ses _Lettres_. Ici l'empereur est malmené, là glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les _Lettres_, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les _Mémoires_, refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être justement suspects, les lettres de Mme de Rémusat à son mari, au contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication. On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»
«Sincères?» On a déjà répondu:--Et le cabinet noir?--«Vives et spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc..., enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?
Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible: après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses Mémoires? Je crois, d'une façon générale, à sa sincérité dans les deux cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et dont chacun décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises ailleurs.
En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres raisons. Alors?...
Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.
M. Taine ayant rappelé _en note_ qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit ses soeurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve pour l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la situation _unique_ qu'il occupait sur la planète et que ses origines rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne _devait_ pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela, par la force des choses.
Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la correspondance de Napoléon Ier, le prince répond: «En principe, j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité _comme il aurait voulu s'y montrer lui-même_.» C'est pourquoi l'on a exclu de la _Correspondance_ «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un sceptique et un cynique».
Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne, affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de son coeur.
Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action sur les affaires humaines...
L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon coeur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'oeuvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde.
SULLY-PRUDHOMME
«LE BONHEUR»
Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos voeux.
Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incompréhensible univers. Ce monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. Résignez-vous.
Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.
Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour délicieux. Voyons comment le poète se le figure:
Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre D'une antique forêt aux colonnes sans nombre, Dont les fûts couronnés de feuillages épais En portent noblement l'impénétrable dais, etc.
Et plus loin:
En cirque devant eux s'élève une colline Qui jusques à leurs pieds languissamment décline; Une flore inconnue y forme des berceaux Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...
Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en vers cet admirable conte de _l'Île des plaisirs_, où le candide Fénelon exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.
Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:
Ils possèdent leur songe incarné sans effort: C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort; Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle; Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.
Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous, De sa vision même est devenu l'époux; L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine; Raphaël est baisé par la Grâce à genoux, Léonard la contemple et, pensif, la devine;