Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 9
Il me semble que ce que j'appelle l'école intime, intérieure, domestique, va disparaître... Assez d'ombres, assez de demi-jour, assez de ciels du Nord ont été peints depuis trois siècles, pour ne vous parler que de peinture. Déjà la jeune École, tout ce qui porte l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent en Grèce...[55].
[Note 55: _Laide_, p. 101.]
Ils n'ont à la bouche que mesure, sobriété, clarté, harmonie, pureté des lignes, proportions, et commentent abondamment le _philokaloumen met' euteleias_[56]. crains, en vérité, qu'ils ne soient moins épris de l'art grec que de l'idée qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment cet art que par un détour et un retour, parce qu'ils en connaissent un autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plaît de faire bon marché, soit par satiété et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en détacher et qu'ils sont encore au dessus. Les définitions même qu'ils donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les dépasse. Je vais proférer un blasphème. J'aime sans doute, dans les frises du Parthénon, la naïveté du dessin, la sérénité de l'ensemble et une certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est simplifié à l'excès, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres yeux et tourner tout cela en qualités; mais enfin j'ai dans l'idée et je connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner du beau une définition «faite exprès». Et, encore une fois, ce qui nous fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui nous viennent de l'expérience d'un art plus tourmenté, d'une littérature plus riche, d'une sensibilité plus fine.
[Note 56: _Thucydide_, II.]
Et c'est pourquoi, après nous avoir dit de l'Acropole: «Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-là... C'était l'idéal cristallisé en marbre Pentélique qui se montrait à moi»; après avoir chanté (avec quelle grâce ensorcelante!) les litanies de la déesse aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait entendre à Pallas Athènè qu'il y a pourtant au monde autre chose que la Grèce, et qu'être antique, c'est être vieux:
... J'irai plus loin, déesse orthodoxe; je te dirai la dépravation intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus large, embrasserai divers genres de beauté...[57].
[Note 57: Renan, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]
III
Un moyen d'arranger tout, c'est d'élargir le front d'Athènè; c'est de donner à des idées et à des sentiments modernes quelque chose de la forme antique. Nos artistes n'y ont point manqué. Pour ne parler que des romans de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellénisme qui ne sont pas tout à fait grecques!
Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient être religieux, ils n'étaient pas dévots; ils ne connaissaient pas ce que les théologiens appellent la piété affective. Ils concevaient la prière, soit comme une opération commerciale, donnant donnant, soit comme une spéculation philosophique. Il ne me paraît pas qu'il y ait l'accent de la piété, même dans l'hymne de Cléanthe à Jupiter, dans l'invocation de Lucrèce à Vénus, ou dans les prières qu'on pourrait récolter chez Sénèque ou Cicéron, ou dans les choeurs des tragiques. Je ne vois guère que les _Bacchantes_ et l'_Hippolyte_ d'Euripide où sonne un peu cet accent. Mais combien il est plus vibrant dans les prières chrétiennes! Or les héroïnes de Mme Juliette Lamber--Hélène et Ida--prient Apollon ou Artémis un peu à la façon dont une religieuse prie Jésus ou la Vierge, avec des élans d'amour, un abandon de soi, des hallucinations, une assurance d'être aimée et préférée de son dieu...
De même, les personnages de ces romans païens portent dans l'amour de la nature une sensibilité violente et vague que les anciens Grecs ne paraissent pas avoir connue. Très certainement les Athéniens ne jouissaient pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient guère aux champs, étaient de purs citadins, attachés aux pavés du Pnyx ou de l'Agora. Quant à leurs poètes, quelques-uns aiment certes et décrivent la nature; mais toujours leurs paysages sont courts et simples, même ceux de Théocrite: à peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques poètes de l'_Anthologie_. Jamais, chez eux, de ces curiosités d'analyse, de ces efforts pour exprimer tels effets rares de lumière et de couleur. Puis leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'éprouvent point, aux spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains modernes et cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs. Ils goûtent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent franchement déplu. Ils aimaient les sites bornés, bien limités et bien construits. Ils ne s'évertuaient point devant les tableaux extraordinaires. Un Grec eût été plus froid que Jean Lalande en présence d'un fouillis d'orchidées[58]; un Grec n'eût point entrepris d'analyser et d'exprimer par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'eût pas noté ni peut-être éprouvé une impression de ce genre:
Des cimes plus hautes se dressent... On se trouve tout à coup seul dans des espaces où l'oeil n'a plus qu'une vision éclatante et rayonnante, où l'intelligence distendue devient vague et n'a que des perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense[60].
[Note 58: _Jean et Pascal_, p. 171 sqq.]
[Note 59: _Jean et Pascal_, p. 215 sqq.]
[Note 60: _Païenne_, p. 201.]
Surtout un Grec n'eût pas écrit et n'eût pas trop compris des passages comme celui-ci:
Hélène admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer. Qu'est-ce donc que le mystère du réel? Où se cache-t-il? Dans les choses ou dans l'être? Les secrets du dehors sont-ils écrits sur ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renfermés au plus profond de nous[61]? Etc.
[Note 61: _Laide_ p. 193 sqq.]
Ne seraient-ce là que des mots, non pas vains sans doute, mais qui répondent à des sentiments mal définis et peu définissables? En réalité, aimer la nature et la «comprendre», qu'est-ce que cela? Cela signifie d'abord qu'elle rafraîchit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos yeux, et qu'elle nous procure une série ininterrompue de sensations agréables et légères, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'émeuvent pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la nôtre et qui glisse par degrés jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La sérénité de cette vie impersonnelle et, en un sens, divine se communique à nous par une sorte d'aimantation. Ou bien, au contraire, le déchaînement des forces naturelles plaît au «roseau pensant», soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par la beauté qu'il découvre dans l'horreur de leur déploiement. Un peintre a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la nature, et nous goûtons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir notre existence se dérouler parallèlement à la sienne. Elle nous suggère d'innombrables images, métaphores et comparaisons; elle nous fournit des symboles de mort et de résurrection, de purification et de seconde vie. Les mystères d'Éleusis n'étaient que la mise en scène et la célébration d'un de ces symboles. Puis l'infinité et l'éternité de la nature, l'immutabilité de ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et la résignation quand nous nous sentons une si négligeable partie de ce tout démesuré. Sont-ce là toutes les façons d'être ému en face de la nature? Peut-être en est-il une autre, plus obscure à la fois et plus violente. Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs manifestations fatales exaspère en nous, je ne sais comment, la souffrance innée de nous sentir finis, de n'être que nous, et le désir vague d'en sortir et de nous mêler à l'être universel. C'est le voeu suprême de saint Antoine, l'aboutissement de la tentation: «... Je voudrais descendre jusqu'au fond de la matière, être la matière[62].»
[Note 62: Flaubert, la _Tentation de saint Antoine_.]
Voilà tout, je crois; et encore y a-t-il là bien des sentiments dont on ne trouve pas trace dans les écrits des anciens. Mais, quand Melissandre la païenne écrit ces phrases mystérieuses:
Je voulus connaître le secret des choses... Mes idées étaient simples. Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l'on rencontre les dieux... Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais avec tout mon être... Je pénétrais le secret des lois d'échange avec la nature et mêlais mon individualité au grand tout... Je découvrais les affinités divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute vie, etc.[63].
[Note 63: _Païenne_, p. 17.]
On n'est plus bien sûr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces «lois d'échange» et ces «affinités». Mme Juliette Lamber en donne, je crois, dans _Jean et Pascal_, un exemple qui éclaircit sa pensée. C'est le chêne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin, raide, hérissé, méchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations, mais fort arbitraires. Une forêt de sapins, avec la solennité de ses colonnades et la féerie de ses dessous bleuâtres, est bien aussi belle et peut verser à l'âme d'aussi nobles pensées qu'une forêt de chênes. Joignez qu'il n'y avait peut-être pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de chênes que de sapins.
[Note 64: _Jean et Pascal_, p. 60 sqq.]
«Comprendre la nature», ou c'est ce que j'ai essayé de dire tout à l'heure, ou c'est bonnement savoir la botanique et l'histoire naturelle. Mais le panthéisme vague, pieux et contradictoire de Mélissandre est tout autre chose. Il y a là un besoin d'adoration, de communication avec une personne divine, le mysticisme accumulé de cinquante générations, qui, ne voulant plus se porter sur le Dieu d'une religion positive, s'épanche sur l'univers, lui prête une âme bienveillante, érige la nature en divinité secrète qui parle à ses élus, les enseigne et les veut tout entiers. Tiburce lui-même le dit à Mélissandre, trop éprise de cette religion de la nature: «Cette férocité singulière eût fait de toi, sans mon amour, une prêtresse d'un culte sacrifiant, comme les chrétiens, la personnalité humaine à l'amour divin[65].» On voit que, de l'aveu même de l'auteur, cela n'est point grec, cela même est antigrec.
[Note 65: _Païenne_, p. 147.]
On en peut bien dire autant de l'amour. «Vous y trouverez, dit Mme Juliette Lamber, un double courant, mystique et sensuel[66].» Or les anciens Grecs n'ont guère connu, en amour, le «courant mystique». Le romanesque et la rêverie dans la passion, la forme religieuse donnée au culte de la femme, l'absorption dévote dans sa contemplation, le pétrarquisme, il n'y a pas grand'chose de tel chez les Grecs et rien, je crois, de pareil à l'état de Tiburce devant Mélissandre:
J'ai réellement possédé le bonheur des immortels. J'ai vu l'amour se dépouiller, s'épurer, devenir religion, culte et prière. Pour la première fois j'ai éprouvé les délices de l'adoration intérieure... [67].
[Note 66: _Païenne_, dédicace.]
[Note 67: _Païenne_, p. 83.]
On n'imagine pas Sapho parlant ainsi au sortir des bras de Phaon.
Il serait facile, en continuant cette analyse, de constater, dans tous les sentiments des néo-Grecs de Mme Juliette Lamber, les mêmes déviations, le même affinement ou le même enrichissement. Par exemple, on sait l'ardent patriotisme de l'auteur de _Grecque_. Plus d'utopies humanitaires: assez longtemps nous avons convié les autres peuples à la fraternité universelle; nous savons ce que coûtent ces générosités; nous devons aimer la patrie d'un amour étroit, exclusif, l'aimer à la façon des anciens. Le patriotisme de la Crétoise Ida et de Pascal Mamert a les ardeurs, la jalousie et l'intolérance d'une religion. Mais vraiment ils s'y appliquent trop. C'est que nous avons beau faire: nous voulons désormais être patriotes à la façon d'un Athénien, d'un Spartiate ou d'un Romain de la république; mais, puisque nous le voulons, c'est donc que nous ne sommes pas ainsi naturellement. Une chose nous distingue des autres peuples: nous aimerions mieux ne pas les haïr. Nous ne concevons la haine que comme l'envers d'un devoir de justice, de pitié et d'honneur. Et ce n'est pas notre faute. Pour ne nous comparer qu'aux Grecs chers à Mme Juliette Lamber, on n'aime pas un pays qui a fait la Révolution (oeuvre bonne, il est trop tard du reste pour en douter) de la même façon qu'on aime une petite cité où rien ne pallie le droit du plus fort et qui compte l'esclavage parmi ses institutions. Ajoutez qu'on n'aime pas non plus un pays de trente-cinq millions d'hommes de la même manière qu'un État de dix mille citoyens. Un de nos officiers tomberait dans d'autres Thermopyles avec autant d'héroïsme que les soldats de Léonidas: je crois qu'il aurait peut-être, en tombant, des pensées que les Spartiates ni même les Athéniens n'ont point connues; qu'il obéirait à des raisons plus idéales, et que, son intérêt étant moins visiblement lié à celui d'une patrie plus étendue et plus complexe, il y aurait dans son dévouement moins de fureur instinctive, plus de volonté, plus de résignation, un désintéressement plus haut...
La forme, dans les romans de Mme Juliette Lamber, sera-t-elle grecque, à défaut des sentiments? Je ne sais de vraiment grec, dans notre littérature, que les idylles d'André Chénier, et peut-être certaines pièces de Leconte de Lisle (_Glaucé_, _Clytie_, l'_Enlèvement d'Hélène_). Le roman de _Grecque_ observe avec le plus grand soin la forme antique et offre une intéressante tentative d'appropriation du style homérique à un récit moderne. Mais encore y a-t-il un souci du pittoresque, une longueur complaisante et détaillée de descriptions, un sentiment de la nature dont la ferveur et la curiosité sont bien choses d'aujourd'hui. Puis, si heureux que soit un pastiche de cette sorte, trop prolongé il risquerait de fatiguer en exigeant un effort trop continu «d'imagination sympathique», effort assez facile à soutenir quand on l'applique à une oeuvre antique _pour de vrai_, moins facile lorsqu'il s'agit d'un jeu, d'un exercice d'imitation savante. Quant aux autres romans de Mme Juliette Lamber, on a assez vu par les citations (car ici le fond emporte la forme) s'ils avaient toujours l'accent grec. Même dans les pages où l'auteur est le plus attentif, il écrit en «prose poétique»,--c'est-à-dire avec un tour plus moderne et toutes les différences qu'on voudra, dans le _ton_ des _Incas_, d'_Atala_ et des _Martyrs_,--et l'on sait assez que cette prose-là n'est point trop grecque.
IV
Ainsi tout nous échappe, et il semble que, contre notre attente, nous poursuivions une ombre. Nous n'avons trouvé dans aucun des éléments séparés de l'oeuvre de Mme Juliette Lamber l'hellénisme dont ces éléments réunis nous donnaient pourtant l'idée. Du moins il nous a paru si intimement mêlé à d'autres idées et à d'autres sentiments qu'il était à peu près impossible de l'y distinguer nettement et de l'isoler. Chaque passion, chaque impression, chaque phrase, pourrait-on dire, a visiblement trois mille ans de plus qu'un vers d'Homère et vingt-quatre siècles de plus qu'un vers de Sophocle, et montre à qui sait voir, comme un signe involontaire et indélébile, l'affinement de son époque. Qu'y a-t-il donc de grec dans la composition de ce paganisme, et comment se fait-il que ce qui n'est dans aucune des parties respire (on ne peut le nier) dans le tout?
Ce qui augmente encore l'embarras, c'est qu'il y a plus d'une façon d'entendre ce mot de paganisme. Écoutez une anecdote. C'était dans une maison où Théophile Gautier, M. Chenavard et M. Louis Ménard, l'auteur de la _Morale avant les philosophes_, se trouvaient ensemble à dîner.
--Ce qui me plaît dans le paganisme, vint à dire Gautier, c'est qu'il n'a pas de morale.
--Comment! pas de morale? fit M. Chenavard. Et Socrate? et Platon? et les philosophes?...
--Comment! les philosophes? répliqua M. Ménard. Ce sont eux qui ont corrompu la pureté de la religion hellénique!
C'est plutôt au sentiment de M. Louis Ménard que se rangerait Mme Juliette Lamber: «Je suis païenne, dit Madeleine à son cousin de Venise; mais la raison qui vous rattache à la poésie de l'Église primitive est la même qui me fait n'accepter du paganisme que les croyances du premier temps de la Grèce[68].»
[Note 68: _Jean et Pascal_, p. 164.]
Et je crois bien que c'est, en effet, M. Louis Ménard qui a raison, et aussi Théophile Gautier, à le bien entendre. Tout ce vague paganisme ne prend un sens un peu net que par opposition au christianisme, à la conception chrétienne de l'homme et de la vie, à l'esprit de la morale chrétienne. Or l'essence de cette morale, ce qui lui est propre et la distingue de la morale naturelle, c'est assurément le mépris du corps, la haine et la terreur de la chair. La Bruyère a une remarque qui va loin: «Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence[69].» Le sentiment opposé est éminemment païen. Dans le langage du peuple, «vivre en païen» (et le mot n'implique pas toujours une réprobation sérieuse et se prononce parfois avec un sourire), c'est simplement ne pas suivre les prescriptions de l'Église et se confier à la bonne loi naturelle.
[Note 69: _De la mode_.]
En prenant hellénisme au sens de paganisme, et paganisme au sens d'antichristianisme, on finit donc par s'entendre. Le paganisme de Mme Juliette Lamber est, au fond, une protestation passionnée contre ce qu'il y a dans la croyance chrétienne d'hostile au corps et à la vie terrestre, d'antinaturel et de surnaturel, et, pour préciser encore, contre le dogme du péché originel et ses conséquences:
Vous croyez, dit Madeleine parlant des ermites chrétiens, à la poésie d'hommes qui détestaient la nature, qui n'en recherchaient que les rudesses, les duretés, les intempéries, les cruautés, pour avoir le droit de la maudire...[70].
[Note 70: _Jean et Pascal_, p. 160.]
Et plus loin:
Non, je n'ai pas de croyances chrétiennes, Spedone, mon noble cousin, pas une! Et voulez-vous mon opinion entière? L'ennemie irréconciliable du christianisme devrait être la femme. Toutes les méfiances, toutes les injures, toutes les haines de la doctrine sont pour elle. La femme est le grand péril, la grande tentation, le grand suppôt du diable, le grand démon. C'est le péché, c'est le mal, elle et ce qu'elle inspire, l'amour! Sa beauté est une épreuve, son esprit un piège, sa sensibilité un maléfice. Tous les dons enviables de la généreuse, de la poétique, de l'artiste nature deviennent dans le christianisme des dons mauvais. N'est-ce pas, Jean?
--Tu as raison, tu dis bien, Madeleine, répliquai-je. Le christianisme donne à l'homme le mépris des joies de ce monde et par conséquent l'éloigne de la femme, qui en est la dispensatrice. Il est logique dans ses méfiances. La femme tient de plus près à la nature que l'homme. Elle en exerce une puissance directe dans la maternité. Jésus se détourne de la nature et de sa mère avec dédain. «Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» demande le Sauveur des âmes à toutes deux. Rien, Seigneur! Vous reniez vos mères et par votre naissance et par vos miracles. Jésus n'impose les mains sur le grand réel que pour en troubler les lois, pour bouleverser les attributs simples et déterminés des choses, pour marcher sur les eaux, pour ressusciter les morts, etc.[71].
[Note 71: _Jean et Pascal_, p. 162-163.]
Ainsi, pour les vrais néo-Grecs, le christianisme est l'ennemi et l'étranger. L'hellénisme était le tranquille développement de l'esprit de la race aryenne: le christianisme, ç'a été la perversion de ce génie lumineux par le sombre génie des Sémites. Dès lors l'affreux souci de l'_au delà_, la subordination et le sacrifice de cette vie terrestre au rêve d'une autre vie, ont flétri, diminué, corrompu les hommes. Les néo-Grecs intransigeants font même remonter le mal jusqu'à Socrate, un faux Hellène qu'on a bien fait de condamner à mort pour impiété. L'absorption du virus sémitique a rendu l'Occident malade pendant deux mille ans, et il n'est pas près d'être guéri. Le moyen âge est le crime du christianisme, Michelet l'a bien montré, etc.
Ce serait fâcheux, à mon avis, si l'histoire était aussi simple que cela. Mais on peut dire que les choses se sont passées un peu autrement. Je n'ai pas besoin d'indiquer tout ce qu'il est permis d'y opposer, encore qu'en ces matières tout soit à peu près également probable et également indémontrable. Mais d'abord, quand une race subit l'influence d'une autre, c'est apparemment qu'elle y avait des dispositions secrètes. Il faut remarquer, en outre, que l'hellénisme était bien bas quand le christianisme parut. Ce sont, d'ailleurs, des Grecs qui ont fait les dogmes chrétiens; ce sont des Grecs, pourrait-on dire, qui ont altéré la pureté du christianisme primitif. Et si l'on dit que la Gnose n'est point grecque, qu'elle a des origines orientales et bouddhiques, ce sont donc des Aryas qui ont prêté à des Aryas. Que si les barbares de l'Occident ont embrassé le christianisme avec tant de ferveur, c'est sans doute qu'il répondait à quelque besoin de leur âme grossière et rêveuse. Et ces barbares étaient aussi des Aryas, c'est-à-dire des frères des Grecs. À moins qu'il ne faille faire son deuil de l'antique unité de la race dans le fameux «plateau central», unité qu'on est fort en train de contester, paraît-il.
Mais tout ceci n'est que bavardage «à travers champs». On pourrait plus sérieusement défendre le moyen âge et le christianisme contre les dédains ou les haines de quelques néo-Grecs.